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5 juin 2015 5 05 /06 /juin /2015 06:40

 


« Privé du ressort de la richesse, amoureux de toutes les grandeurs conspuées et seul contre tous! Quel destin

                                LE DÉSESPÉRÉ     Chapitre LX


 

 

   Proche de Barbey d'Aurevilly, influencé par Huysmans et Lautréamont mais aussi par toute une vaste bibliothèque, Léon Bloy publiait en 1887 ce roman (à clés), authentique «monstre» largement autobiographique mais porté par une ambition métaphysique et une voix inouïes dans la littérature française. (1)

 

 


 •Un roman singulier qui mêle (avale, dévore, recrache parfois seraient plus justes) tous les genres, tous les registres et qui est constitué du tressage de textes d'origines diverses et hétéroclites que Bloy prit souvent dans ses autres publications.


 Deux voix dominent, parfois indiscernables:celle de Caïn Marchenoir dont on lit les dialogues, les confidences et les lettres et celle du narrateur aussi virulent que son héros mais plus lucide, plus critique :«Les illusions de Marchenoir, aussi stupides que spontanées, n'avaient pas ordinairement la vie très dure


 Présenté en cinq parties, le roman se distingue par la prédominance du discursif sur le narratif. L’action est facilement résumable et occupe peu de place. L'agonie et la mort ouvrent et ferment l'œuvre.

Dans la première partie, nous accompagnons Marchenoir au moment où il assiste à la mort de son père. Ensuite, à l’instigation de son ami Leverdier, il va se recueillir un mois à la Grande Chartreuse. C’est ensuite le retour à Paris où il constate qu’en raison d’une lettre qu’il lui avait envoyée, sa “compagne” Véronique a poussé au plus haut ses sacrifices mortifiants qu’il voit comme ceux d’une sainte. Dans la quatrième partie, on propose à son ami Leverdier de convaincre Marchenoir de collaborer au grand journal le Pilate (masque pour Le Figaro, «journal pituiteux») en se montrant plus indulgent et moins polémique. Lui faisant bon accueil, Properce Beauvivier, le directeur, l’invite à un dîner oû seront présents tous les littérateurs et critiques célèbres dans Paris. Bien qu’irrité de rencontrer des confrères qu’il honnit, Marchenoir reste calme au début de la soirée. Mais peu à peu ne se contenant plus, il accepte de lire à haute voix un texte qui devait être son premier dans le Pilate:c’est une insulte à tous les présents. Il sort définitivement exclu du milieu.
Enfin, dans la dernière partie, acceptant son isolement, il achève son livre sur Le SYMBOLE DANS L’HISTOIRE, se lance dans un périodique (le Carcan) qu’il rédige tout seul et paie avec le modeste legs de son père. On le voit en proie au tourment de la tentation charnelle envers Véronique qui perd peu à peu la raison:se rendant à l’hôpital Sainte-Anne où elle est internée, il est renversé par un camion et ne survit que quelques jours.


 Ce roman obèse (voulu, assumé comme tel), briseur des digues génériques et stylistiques et dont les parties semblent, au premier abord, centrifuges est donc dominé par le discursif:le descriptif n’est pas dominant. Comme pour le pauvre logis de Marchenoir, quand le narrateur décrit un lieu c’est sans visée réaliste mais au nom d’un discours moral (et les évocations comme celle du clair de lune à la Grande Chartreuse sont rares). En revanche, les portraits sont envahissants et on en rencontre des dizaines dans la quatrième partie, la réception chez Beauvivier:c’est un véritable massacre et toutes les cibles tombent comme dans une fête foraine. Toute la rhétorique virulente de Bloy est au service d’un dégoût physique doublé, là encore, d’une obsédante condamnation morale. Le nombre, la longueur, la violence des coups laissent souvent pantois le lecteur.

Dans ces conditions, et même si les analepses (narratives) racontent une partie d’événements récents ou lointains, le discursif est massif:tout est occasion à méditation et souvent à procès. Perdant momentanément tout repère narratif, nous sommes arrêtés par des réflexions sur le catholicisme et l’Eglise modernes (paresse, lâcheté, goût du compromis), sur la pente de la charité contemporaine (il l’exècre), sur l’Ironie, sur la forme qu’ont pris récemment l’art et la beauté, sur le prétendu Progrès, sur la façon de lire l’Histoire, «sa plus grande ambition et son plus fervent amour intellectuel» (Michelet et ses disciples sont exécutés) et le XIXème siècle auquel il préfère les temps mérovingiens (chapitre XXXIII); de façon plus théologique, il est question de la contemplation (des Chartreux) ou de la communion des saints (la Réversibilité), de la Providence et du hasard (l’objet du livre de Marchenoir), comme de la Joie d'assister à la grand' messe mais aussi de la pauvreté, le crime des crimes, qu’il analyse sur une dizaine de pages.

 

 Ce roman est encore un peu plus:au cœur des démonstrations, des dénonciations, il est profondément constitué par des scènes innombrables restituées par un visionnaire qui ouvre des perspectives inédites de démesure rigoureuse:non pas seulement des scènes racontées (elles sont bien là aussi (la déclaration d’amour de la Ventouse par exemple ou l’affreuse «opération» dentaire de Véronique, la lecture à haute voix chez Beauvivier)) mais scènes, de la plus modeste à la plus intense, transformées par le regard et le style. En ce sens, chez Bloy, tout est scène, motif à scènes grandioses ou répugnantes ou terribles. Les exemples sont aussi nombreux que divers:écrivain, Marchenoir est capable de restituer (dans «une vision hypnotique») les Mérovingiens; recueilli à la Grande Chartreuse, il voit le combat épique pour la vie éternelle. Plus vengeur, il voit l’enterrement qu’il fallait à Hugo. Il faudrait citer chaque page...

 

 

•Le désespéré, un cheminement spirituel en trois inégales étapes où il est tour à tour le désespéré (un désespoir sans doute teinté de mélancolie et de romantisme), puis le désespéré sublime, enfin, au moment de mourir, l'apaisé qui n'est plus, selon ses propres mots, le Désespéré.


 

Prédestiné (écrit le narrateur), exclu à jamais du bonheur ( «fait pour les bestiaux...ou pour les saints»), voué à la douleur («La destinée, jusqu'alors simplement impitoyable, se manifesta soudainement si noirement atroce, si démoniaquement hideuse, que le hurlement identique d'une éternité de damnation put être défié d'exprimer la touffeur de désespoir d'un plus hermétique enfer.») qu’il bénit souvent, «né désespéré», «se croyant un cœur de martyr, capable de tout endurer», le héros de Bloy est marqué : Dans son nom (Marchenoir, la marche du noir, dans le noir, la marque noire), dans son prénom (Caïn (l'autre étant, à l'initiative de sa mère (Marie-Joseph, tout aussi lourd), Caïn, le premier assassin, qui plus est, d’un frère, mais aussi, depuis Blake et Byron la figure du révolté qui inspira tant de Romantiques). Marqué par le don des larmes («signe de prédestination disent les Mystiques»(2),«il eut tout enfant, la concupiscence de la Douleur et la convoitise d'un paradis de tortures, à la façon de la sainte Madeleine de Pazzy.» Marqué encore par l’emprise de la Rêverie pendant son enfance et par une incontestable mais (alors) commune mélancolie initiale doublée par moments d'une vertigineuse fascination pour la Mort.
 Ce héros «hirsute et noir», longtemps silencieux et avare de gestes est aussi marqué par son temps. Il connaît les nihilistes (3), Karamsine, Alexandre Herzen, «ces espérants à rebours» qui prêchent «la Mort comme bonne nouvelle, comme annonce de la prochaine RÉDEMPTION» mais, même s’il loue leur action lucidement destructrice et trouve vers la fin de sa vie des accents qui leur doivent beaucoup (ainsi qu’à Lautréamont), ils incarnent malgré tout, aux yeux du narrateur, le dernier «acculement de l’Orgueil
Pourtant on nous permettra de souligner l'importance du chapitre LXVIII (sommet d'une Révolte peu orthodoxe) qui précède celui de l'annonce de la mort de Marchenoir. Entre les deux, une ellipse temporelle et narrative de huit mois plutôt étonnante....Le silence chez Bloy importe autant que l'hyperbole et le cri.


Sa formation

Retiré de l’école très tôt, voué par son père à être expéditionnaire, il apprit en autodidacte, très vite et très loin (la lecture des mystiques l'influença durablement), en optant (contre l'avis paternel qui ne lui pardonna pas, même au moment de l'agonie) pour l’Art dont il ne soupçonnait pas les tortures («Un art proscrit, il est vrai, méprisé, subalternisé, famélique, fugitif, guenilleux et catacombal.»), dernière planche, croit-il de pureté et de vérité pour une «âme altissime».  À Paris, à dix-huit ans, bon à rien, il est «pauvre, niais, timide, ambitieux, mélancolique, misanthropique, épiphonémique et brutal ». Son existence est incroyablement misérable. Elle le restera jusqu'à sa mort.

 Un soir de 1870 à la (première) lecture du Nouveau Testament «il eut l'aperception immédiate, foudroyante, d'une Révélation divine.» La Révélation de «quelque chose (...) au fond de ce gouffre du silence de Dieu-un principe quelconque de résurrection, de justice, de triomphe futur
Ses souffrances enfantines préfaçaient la Révélation:«Il la comprenait maintenant cette fringale de supplices de toute son enfance! C'était le pressentiment de la Face épouventable de son Christ! Face de crucifié et face de juge sur l'impassible fronton du Tétragramme!»(4) La lecture de son passé le mènera vers la lecture (symbolique) de tout Passé. Un prêtre (dans la réalité, Tardif de Moidray) qui mourut très tôt l’aida intellectuellement dans sa méditation sur l’Histoire.

 Le narrateur dégage un bilan de la Révélation (le désespéré reste désespéré «mais un de ces désespérés sublimes qui jettent leur cœur dans le ciel, comme un naufragé lancerait toute sa fortune dans l'océan pour ne pas sombrer tout à fait, avant d'avoir entrevu au moins le rivage.») et livre une prolepse lourde de sens.« Un double abîme s'ouvrit en cet être, à dater de ce prodigieux instant. Abîme de désir et de fureur que rien ne devait plus combler. Ici, la Gloire essentielle, inaccessible; là, l'ondoyante muflerie humaine, inexterminable. Chute infinie des deux côtés, ratage simultané de l'Amour et de la Justice. L'enfer sans contrepoids, rien que l'enfer!»

 

  Un point restera crucial dans son interrogation:pourquoi cette accumulation des malheurs, pourquoi autant de pauvres, pourquoi aussi longtemps, pourquoi ce miracle d'une patience millénaire face aux plus dures épreuves? Il répondit avec «amoureuse foi» et se «fabriqua une espérance avec le plus amer pessimisme». Ce qui donne une singulière théologie (celle d'un Dieu eunuque):«Il eut l'intuition d'une sorte d'impuissance divine, provisoirement concertée entre la Miséricorde et la Justice, en vue de quelque ineffable récupération de Substance dilapidée par l'Amour.» Théologie plausible (Bloy tient à la souligner) mais pour peu de croyants et sûrement pas pour ceux qui «vocifèrent le boniment sulpicien».

On devine chez celui qui se compare en passant à Œdipe, une forme extrême d'Orgueil (mais le narrateur soutient le père Athanase quand il écarte cette hypothèse) et, à certains moments un élan d'impatience (on sait qu'Albert Béguin consacra un beau livre à Bloy l'impatient) qui l'autorise à certaines prophéties: «D'ailleurs, il regardait comme fort prochaine la catastrophe de la séculaire farce tragique de l'Homme.» Au moment de mourir il semblera croire que son dilemme (Gloire de Dieu ou Mort) était insensé.

 Qui est-il alors, «dans le Moyen âge de son ère»? Un être tardif (longtemps silencieux, timide) dont le génie (clairement affirmé) vint d’un coup. Il a publié deux œuvres de peu d'écho et sa pente est alors au déchaînement «qui rappelait l’invective surhumaine des sacrés prophètes. Il se faisait de plus en plus torrentiel et rompeur de digues.»

 

Ses combats, ses épreuves

 

 Distinguons le social (et politique), l’intellectuel (artistique) et le religieux sans qu’il soit possible de vraiment les séparer, la certitude théologique dominant l’ensemble.

 


 Hormis le cas très particulier de Véronique et de l'abbé T., il ne connaîra qu'un seul adjuvant, son ami Leverdier (à qui il sauva la vie) qui lui donnera un semblant d’emploi et le soutiendra dans les pires moments (sans doute pas toujours judicieusement): tard dans le roman, fort d'un héritage, il rêvera de l’entretenir depuis la Bourgogne et même de l'accueillir avec Véronique.

 

 Au plan social et politique, est-il besoin de souligner la figure du Pauvre qu’il dessine souvent et notamment dans le «cantique des modernes pauvres», admirable texte toujours aussi brûlant? Mais rien de moderne en revanche dans la conséquence politique:Marchenoir, défenseur du lointain Moyen-âge et de la Tradition, lecteur de Maistre et de Bonald  exècre Gambetta et tout républicanisme. On sait que Bloy lutta contre la Commune....


 Au plan intellectuel (et artistique), admirateur de Baudelaire et de Lautréamont, Marchenoir livre une bataille de tous les instants.

Épars dans le roman, c’est surtout dans la saturnale des portraits des invités chez Beauvivier (massacre pris en charge par la voix (très complice) du narrateur) qu'on saisit sa position. En dehors de Renan et quelques rares autres, ce sont des pseudonymes qui sont accolés à des auteurs reconnaissables par les contemporains. Si le procès de la Presse (et de la publicité) est virulent, il vise surtout les écrivains qui collaborent à ces journaux en épousant les modes qui secouent les girouettes:il abhorre les universitaires, il insulte les carriéristes, les opportunistes,les palinodistes fieffés (comme Daudet) qui courent le succès  facile pour obtenir reconnaissance, places (sinécures) et argent (une grande obsession de ces portraits). C'est le pouvoir de quelques-uns (qu'il juge au dessous de tout) qui enfle sa colère. Il suffit de lire ce portrait:«Redouté comme une mouche de pestilence et rempli de charbonneuses notions sur la conjecturale moralité des uns et des autres, on lui abandonne sans discussion toute l'autorité qu'il veut prendre, et le drôle immonde en profite pour organiser, à son usage, une sorte de royauté de l'espionnage et de l'intimidation. Il donne ainsi des mots d'ordre à la presse entière, organise le scandale, décrète le bruit, promulgue le silence et, aussi savant délateur que redouté complice, fait tout trembler de son omnipotente ignobilité.» Au moment de conclure Marchenoir dira encore :«La force des choses vous a remplis d'un pouvoir qu'aucun monarque, avant ce siècle, n'avait exercé, puisque vous gouvernez les intelligences et que vous possédez le secret de faire avaler  aux infortunés qui sanglotent pour avoir du pain

En même temps que des formules étourdissantes de méchanceté lucide (il a un sens aigu des influences), Bloy n’hésite pas à employer des procédés douteux (5):attaques personnelles (hygiène, révélations privées (les murmures d’alcôves se jettent dans les estuaires du caniveau:mariages arrangés, adultères, «octrois de fornication sur les débutantes», cocuage à Lesbos etc.)), défauts physiques épinglés avec délectation, sans oublier les inqualifiables stéréotypes antisémites.(6)
 Sa condamnation est fondée sur ses convictions religieuses:il vitupère contre les anticléricaux et plus largement contre tout soupçon de matérialisme qui est dénoncé par le lexique de la maladie, de l’égout ou de l’excrément. Le narrateur, bien placé, affirme: «Marchenoir avait la réprobation scatologique. Le bégueulisme cafard des contemporains d'Ernest Renan l'avait rigoureusement blâmé pour l'énergie stercorale de ses anathèmes. Mais, avec lui, c'était une chose dont il fallait qu'on prît son parti. Il voyait le monde moderne, avec toutes ses institutions et toutes ses idées, dans un océan de boue. C'était, à ses yeux, une Atlantide submergée dans un dépotoir.»
 Sa critique est morale essentiellement et la question de l’argent et des récompenses est obsédante. Il agonise tout ceux qui touchent de près ou de loin à ce qu’il nomme, de façon ample,  Pornographie;il insulte tous les hypocrites, les blasphémateurs de pacotille qui courent le succès, les épicuriens, les cyniques, les sceptiques comme Maupassant
. Il dénonce les lâches chroniqueurs qui s'attaquent à ceux qui ne peuvent répondre.

Sa critique strictement littéraire est moins dense:il voit souvent des faussaires partout (même chez Maupassant), il  déteste les paysans épiques de Sand ou de Léon Cladel (qui agrave son cas avec du civisme!), les faux sages aux sentences communes et lourdes, les "romanciers pour dames"; il reconnaît l’importance de Flaubert, salue en Vallès un gredin mais de talent et il sait, mieux que tous, l'importance de Rabelais. Enfin, le compte-rendu de sa lecture par le narrateur (chapitre LXII) est une parfaite analyse de son art et de son esthétique. Dans sa dernière attaque il se définit parfaitement: “Je suis une façon d’insensé, rêvant la Beauté et d’impossibles justices.» À lui seul enfin, le roman est un manifeste littéraire.

 

 On comprend que le pouvoir de cette Presse et la tartufferie de ces écrivains poussent Marchenoir à des moments de désespoir: «Il vit, dans une clarté désolante, l'insuffisance inouïe de son effort, et la terrifiante inutilité de sa parole dans un monde si réfractaire à toute vérité. Il lui sembla qu'il était sur une planète défunte et sans atmosphère, semblable à la silencieuse lune, où les plus tonitruantes clameurs ne feraient pas le bruit d'un atome et ne pourraient être devinées que par l'inaudible remuement des lèvres.(j'ai souligné)

 

 Au plan religieux (et théologique), on a vu qu'il parvient, avant son accident mortel, à achever LE SYMBOLISME DANS L'HISTOIRE.

 Mais avant tout, lui qui aime tant la grand’messe, à la Chartreuse «celle-là qu'on a nommée dans un style abject, l'"opéra du peuple", probablement par antiphrase, puisqu'il est interdit au peuple d'y assister», pendant laquelle il connaît «une hypertrophie de joie» en entendant le discours divin menaçant  du Dieu fait homme («Je vous aveuglerai, parce que je suis l'auteur de la Foi, je vous désespérerai, parce que je suis le premier-né de l'Espérance, je vous brûlerai parce que je suis la Charité même. je serai sans pitié, au nom de la Miséricorde, et ma Paternité n'aura plus d'entrailles, sinon pour vous dévorer»(j'ai souligné dans la prosopopée)) (7)  lui, Marchenoir,  sait (et crie) que, dans le «cloaque de bêtise où il voyait le monde catholique s’engouffrer», dans «l’ignominie du Catholicisme expirant”, ce sont les tièdes qui ont pris le pouvoir dans l’Église. Le résultat? «Émasculation systématique de l'enthousiasme religieux par médiocrité d'alimentation spirituelle; haine sans merci, haine punique de l'imagination, de l'invention, de la fantaisie, de l'originalité, de toutes les indépendances du talent; congénère et concomitant oubli absolu du précepte d'évangéliser les pauvres; enfin, adhésion gastrique et abdominale à la plus répugnante boue devant la face des puissants du siècle: tels sont les pustules et les champignons empoisonnés de ce grand corps, autrefois si pur!...» La colère du polémiste ne peut qu'éclater devant son constat:ils ont oublié le Pauvre et Jésus, de retour en guenilles, ne rentrerait pas, balayé par le bedeau.«Les dévotes riches et notables, qui font graver leurs noms sur leur prie-Dieu capitonnés, ne souffriraient pas le voisinage d'un Sauveur lamentablement vêtu, qui voudrait assister en personne au Sacrifice de son propre Corps. Les toutous de ces dames seraient certainement expulsés avec plus d'égards que ce Va-nu-pieds divin.» 

Après avoir compris les étapes séculaires de la déchéance de l'Église, il combat son siècle, un siècle de discrets, de prudents, de bien élevés et de médiocres («mais l'innocent médiocre renverse tout») qu’il hait et une Église «mollasse et poisseuse, plus redoutable par ses effets que le nihilisme même».Les catholiques déshonorant leur Dieu, Marchenoir se vit comme sur le radeau de la Méduse.


 

Sa grande épreuve, avec celle du désespoir:le «diabolisme de la passion», la tentation charnelle.

Marchenoir aura connu quelques femmes dont il fut, comme on a vu, séparé par la mort. Incapable de sainteté (la Chartreuse le prouva), il rêve d’un amour mystique mais succombe parfois aux affres de la jalousie malgré les sacrifices de Véronique. Dans la solitude qui s’impose après sa sortie chez Beauvivier, «il revient aux troubles de l’adolescence.(…)Et il ne voyait pas d’issue pour fuir. Le travail, la prière même, ne le calmaient pas. Tout le trahissait.» Il se tord de rage à l’idée de la tentation qu’il subit. Il fuit loin de la maison. Véronique comprend sa situation et s’attend au pire. Un soir de juin la crise de concupiscence prend un tour extrême. Il la surprend en prière : elle s’en prend à Dieu et lui demande la damnation si nécessaire. Dans un dialogue digne d’un grand dramaturge (comparaison que Bloy n’aurait pas admise), elle suggère une audacieuse assimilation de Marchenoir à Jésus («Vous ne savez donc pas qui vous êtes, mon ami, vous ne voyez donc rien, vous ne devinez rien. Cette vocation de sauver les autres, malgré votre misère, cette soif de justice qui vous dévore, cette haine que vous inspiréez à tout le monde et qui fait de vous un proscrit, tout cela ne vous dit-il rien, à vous qui lisez dans les songes de l'histoire et dans les figures de la vie?») et, grâce à un miraculeux don, semble prophétiser  et exprimer en toute innocence ce que Marchenoir cherche dans son livre sur le Symbolisme qu’il achèvera vite pour d’évidentes raisons:«ses propres pensées empruntant souvent leur accroissement et leur être définitif aux extra-logiques formules, dont la voyante illettrée s’efforçait d’algébriser, pour lui, ses indéterminables aperceptions (8)

 

Il reste au lecteur dans une lecture formée aux intuitions de Marchenoir à saisir le "miracle" concomitant de l'achèvement du livre sur le SYMBOLISME DANS L'HISTOIRE, de la démence de Véronique et  de l'accident mortel de Marchenoir.
 

 

 

        Rien n'aura été épargné à Caïn Marchenoir, cet écrivain et polémiste qui connut une terrible misère  durant toute sa vie parisienne, vit mourir une à une ses compagnes (la dernière, la plus importante, Véronique étant internée à Sainte-Anne), qui endura l'épreuve extrême de la séparation d'avec son fils André (cinq ans)  disparu un jour sans qu'on sache comment et mourut d'inanition. Socialement, il ne sera jamais reconnu et, redouté intellectuellement, il sera attaqué de toutes parts et placé sous la camisole du silence. Il disparaîtra sans avoir le secours espéré d'un prêtre ni l'ultime adieu de son ami arrivé trop tard...

 

 Penseur d’un Temps absolu (abolissant les contraires), Marchenoir n’est pas l’homme de son temps, il en est à la fois la victime et le censeur impitoyable.... Dans ce même temps qu'il flétrit, il cherche (dans le rêve ou l’intuition d’une orgueilleuse élection) le signe de la Fin des Fins. Fait pour le silence de la méditation et de l'écriture, il est réduit à combattre bruyamment des ennemis qu’il méprise avant tout. Fait pour l’épique, il en est réduit à des accrochages incessants mais perdus d’avance: «Le pauvre Marchenoir était de ces hommes dont toute la politique est d’offrir leur vie, et que leur fringale d’Absolu, dans une société sans héroïsme, condamne d’avance, à être perpétuellement vaincus


  À l’opposé de l’Ange déchu, il n’aura pas perdu l’espérance et tout le texte concourt à nous faire deviner une communion des saints dans laquelle il aurait sa part.

 

     Au-delà de ce parcours qui semblera peu actuel il reste que bien des chemins du roman au XXème siècle reviendront vers l'empire du discursif et que le style de Bloy (qui mériterait une étude particulière) nous saisit toujours:rarement la langue française aura été à ce point sollicitée pour les imprécations les plus virulentes, pour la satire la plus comique (parfois la plus odieuse) en même temps que pour des nuances les plus ténues et les plus cachées.

 

 

Rossini le 15 juin 2015

 

NOTES

 

(1)Notre édition, celle de P. Glaudes, est absolument remarquable.

(2)« Ces larmes furent l'allégresse cachée, l'occulte trésor d'une des existences les plus dénuées et les plus tragiques du siècle

(3)Sur cette question, il est indispensable de lire la présentation de P. Glaudes.

(4)On voit déjà que tout chez Marchenoir (et Bloy) est lecture interprétative.

(5)Qu’il justifieDe telles indiscrétions peuvent être le droit absolu d'un véritable artiste, affranchi par sa vocation de toutes les convenances de la vie normale (...).»

(6)Sur ce sujet, nous renvoyons à notre chronique précédente consacrée au livre de F. Angelier.

(7)Le narrateur est obligé de tenir pour  «étrange» «l'écho de la liturgie sacrée» qu'entend Marchenoir. Une des clés théologiques est dans ces pages qui en appellent à l'unité parfaite (et violente) des contraires «comme un incendie dans la nuit noire» de la Croix méprisée.

(8)Dans sa présentation P. Glaude livre une réflexion capitale sur la dimension de parabole du DÉSESPÉRÉ.

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Published by calmeblog - dans roman
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