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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 09:12

«Les journaux ne sont pas faits pour diffuser mais pour  couvrir les nouvelles

                                                NUMÉRO ZÉRO (page 174)
 

 


     Connu pour six romans plutôt étoffés, Umberto Eco propose en 2015 NUMÉRO ZÉRO, un roman twitter (c'est son mot) (1) qui prend pour cible la presse démagogique et populiste.

 

  Contrat Ce roman express se présente sous forme de journal de bord:son rédacteur, Colonna nous raconte quel pacte secret il a passé avec Simei, le responsable d’un quotidien intitulé Domani qui doit être lancé après une série de numéros zéro. Ce Domani ne paraîtra jamais:il est conçu pour être une arme de pression qui fera rentrer dans les cercles avancés du pouvoir, de la finance et du journalisme, son commanditaire, le Commandeur Vimercate.

Mais Simei a une idée en tête pour profiter de la situation: il veut que Colonna, contre une belle somme d'argent, tienne un journal qui deviendra un livre dont il ne sera que le nègre, livre qui n’aura aucun rapport avec la réalité des faits mais célébrera l’héroïque combat de journalistes intègres abandonnés par le Commandeur....Simei croit le succès garanti.

Au commencement donc, un faux journal et un faux témoignage sur ce journal mort-né qui se promettait d'être le journal du fallacieux.

 

 Le diariste Le 6 juin 1992, par peur, Colonna décide de rester enfermé dans son appartement qu’il croit avoir été fouillé pendant qu’il dormait sous l’effet d’un Stilnox. Il aura ainsi le temps de rédiger la chronique des faits survenus entre le 6 avril 92 et ce 6 juin précisément:ce n'est pas le journal attendu par son supérieur mais celui qui raconte des événements inattendus et angoissants survenus pendant le travail à Domani. Colonna est inquiet et donne de brusques signes de paranoïa. Il en est sûr:on a visité son logement. Réfugié chez lui, il décide de passer les heures qui viennent à reconstruire jour après jour son emploi du temps récent.


   Selon un procédé tombé depuis longtemps dans le domaine commun du feuilleton, le livre est ainsi constitué de ce journal (supposé) rédigé en quatre heures et des réflexions (elles aussi datées) l’encadrant (avec une typographie différente). Quand il aura fini de tout écrire, il se sauvera à Orta avec sa nouvelle maîtresse rencontrée dans les locaux de Domani:là-bas, ils décideront de leur sort.


  Avant d’entamer la chronologie des réunions pour un Domani justement sans lendemain, cet homme de cinquante ans en profite pour nous donner quelques souvenirs de sa vie - détour indispensable pour Eco. Souvenirs de ses études modestes qui donnent lieu à des traits satiriques ciblant de façon convenue quelques pontes de l’université. Souvenirs de petits emplois aussi:traducteur de l’allemand, collaborateur épisodique dans des journaux provinciaux ou des maisons d’édition, nègre d’écrivain. Il a même un jour l’ambition de devenir romancier: il y renonce vite. Pour des raisons de style. Ce qui autorise Eco à faire un livre stylistiquement pauvre .


 Tout converge selon Colonna:il est un perdant.

 

Satire Racontant quelques réunions de mise en place de l’équipe rédactionnelle des futurs numéros zero dont il est en quelque sorte l'assistant de direction (le rectificateur d'article en réalité), il rapporte aussi bien de désolantes blagues de potaches qui fusent dans ce comité de préparation que les grands principes (si on peut dire) qui doivent présider à la rédaction de la moindre page du journal. On reconnaît ici la voix d’Eco donnant un cours d’analyse du journalisme trash (mais il faut dire que son domaine d’extension est devenu si vaste...):il recycle d’ailleurs un de ses (amusants) articles sur la technique du démenti du démenti (déjà publié dans COMMENT VOYAGER AVEC UN SAUMON?). Il apprend à ceux qui ne le sauraient pas comment orienter avec un titre, comment manipuler avec un sous-entendu, comment faire naître une rumeur, entretenir une suspicion. Comment «louchifier» un juge fouineur, comment discréditer le premier gêneur. Le cynisme de A à Z.

Avec sa vérité visible mais peut-être méconnue:ce journalisme offensif est en réalité, au-delà d’une école de bassesse, un journalisme de défense des plus riches, des plus puissants, des plus malfaisants. Sous le concret éparpillé et mis en scène de façon trash, le diktat d'un universel pourtant très relatif. Les dénonciations orientées entretiennent en fait un statu quo. Tout en préparant la mystification absolue:l’idée d’un parti qui balayerait tous les autres. Parti des «honnêtes» et non de l’homme quelconque que tout le monde a oublié et qui fut usé par la Démocratie chrétienne. « L’honnêteté se vend toujours bien», ajoute Colonna. Nous sommes dans les années 90. Les Italiens, s'ils n'ont pas totalement perdu la mémoire, doivent bien identifier de qui il s'agit.


le complotiste  Annoncé par un travail critique qui devait paraître dans les pages de Domani (on s’attaquait à l’Ordre de Malte et à ce qu’il cachait - une obsession du complotisme) et que Simei élimina au plus vite, apparaît le personnage de Romano Braggadocio («Il paraît qu’en anglais ça a une drôle de signification») présenté lourdement comme paranoïaque (il se méfie même des touristes japonais) et passablement nécrophile dans son avidité à évoquer les débris de corps humains. En quelques longues confidences (faites dans des lieux peu connus de Milan) et selon le rythme d’un roman-feuilleton, ce Braggadocio avance sa théorie en trois étapes:la première concerne les circonstances de la mort du Duce. Un point l’intrigue et sert de clef de voûte à son scénario:à un moment donné de sa fuite, Mussollini refuse de voir sa famille. Pourquoi? Parce qu’en fait le Mussolini qui allait être exécuté et exposé défiguré sur une place de Milan n’est pas le vrai mais un sosie à qui on avait promis l’aide des Alliés. Plus tard, les (trois) déplacements du corps de tombe en tombe prouveraient que quelqu’un (ou un groupe de personnes) avait intérêt à ce qu’on ne regarde pas de trop près les restes du cadavre. Qui aurait protégé la substitution ? Le Vatican. Où serait le Duce? Braggadocio privilégie l'hypothèse de l’Argentine.
Là-dessus, le complotiste confie à Colonna sa deuxième supputation centrée sur un long épisode de l’histoire de l’Italie et résumée par le nom de GLADIO (le glaive), ramassis d’ex- et de néo-fascistes intégrés à un ordre para-militaire qui, multipliant les attentats de droite et manipulant ceux d’extrême gauche, préparait le retour du Duce. Au début des années 70, un putsch est prêt à Rome: mais au jour J, l’ancien chef de l’Italie fasciste (déjà très âgé) meurt. Le coup échoue donc et, bien que révélé, il est facilement étouffé et vite oublié. Braggadocio peut alors passer au troisième épisode de son hypothétique récit à tiroirs:il nous rappelle, autour d’une affaire connue d’argent sale traité par des âmes sombres du Vatican (dont Marcinkus, Banco Ambrosio, loge P2 etc.), la mort très suspecte de Jean-Paul 1er (un des grands pans de la bibliothèque complotiste).

  Avec ce long scénario probablement exact dans le détail mais reposant sur une conjecture fumeuse qui fait prendre au récit son tour plaisant, complaisant, intrigant, Eco retraverse toute l’histoire de l’Italie de l’après-guerre et la fait réécrire par Braggadocio qui n’a plus qu’à souligner les coïncidences qu’il a fait naître grâce à un montage habile de récits qui prennent comme la limaille avec l’aimant. Avec pareils montages tous les Illuminés de la terre perdent alors le sens des distinctions et des nuances (du possible, du probable, du vraisemblable, du conjectural, du fantaisiste et de l’improuvable) et abandonnent doutes et objections....


 Pour pimenter l’aventure (une facilité romanesque), Braggadocio est assassiné:il n’a fait de confidences qu’à un collaborateur du futur journal (sans doute dans les services secrets), au patron de DOMANI (qui file aussitôt en Suisse) et au chroniqueur Colonna qui se réfugie auprès de Maia.

 

BBC Caché chez sa maîtresse à Orta et rêvant d’ailleurs exotiques, Colonna regarde par hasard un documentaire de la chaîne anglaise. Des éléments majeurs de la construction de Braggadocio, la partie Gladio (rien, évidemment, sur Mussolini ni l’assassinat du pape), y sont présentés avec documents et interviews à l’appui.... Le temps a passé: on peut tout dire, il faut oublier. Le travail d’historien n’est pas fait pour émouvoir.(2)


 Que faire se demandent les nouveaux amants, Maia et Colonna? C’est l’enjeu du finale qui s’achève sur une comparaison entre la liberté dans le tiers-monde (vu de façon simpliste) et en Italie. Dupes de Braggadocio (et effrayés par son assassinat), ils choisissent le silence. Point de vue pessimiste et opportuniste de deux perdants égarés parmi une nation en perdition et vivant bien cachés dans un pays acceptant la corruption comme medium et s’entichant par ennui de récits complotistes et negationnistes qui, quelque part, les rassurent et les consolent.

 


  Avec NUMÉROS ZÉRO, Eco a entrepris le procès d’une presse qui tire vers le bas toute la presse (le fait est incontestable, il suffit de regarder l’évolution des grands titres français) et corrompt, à force, la connaissance raisonnable de l’information et de l’Histoire. On comprend que la question de l’interprétation et de la falsification soit au cœur de sa recherche depuis toujours et on peut louer son jeu sur les ambiguïtés qui, un beau jour, basculent et se cristallisent en certitudes irréfutables…. Tout de même, pour être légitime, son procès est sommaire et il ne donne pas de profondeur à des thèses qui étaient plutôt faites pour un long article ou un petit essai (Baudrillard, en quelques flashes, avait tout dit) (3) et non pour un catalogue de blagues parfois douteuses et une intrigue étique. Il a préféré écrire un roman rapide, volontairement plat, suivant l’abc des romans à rebondissements avec, en prime, sur fond complotiste, une bluette insipide. Croit-il que la facilité puisse vaincre la facilité? Choisissant en réalité le conte, il a renoncé à la complexité qu’il semble pourtant souhaiter. Son livre connaît un grand succès en Italie.

 

Rossini le 22 mai 2015

 

NOTE

 

(1) Le titre aurait pu être "That's the Press, Baby", célèbre réplique de Bogart dans BAS LES MASQUES qui apparaît dans le roman.

 

(2)Que ce soit la BBC qui ait entrepris ce travail est déjà un symptôme.

 

(3) Eco estime que les essais ne sont pas lus.

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Published by calmeblog - dans roman
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