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4 mai 2015 1 04 /05 /mai /2015 07:57

 

(suite de la chronique  précédente)

 

  Aussi présente et attendue que le carré herméneutique et les jeux sur les écarts de toutes sortes, s'impose la question de l'indice et du soupçon dans le roman policier. Indice dont Dubois généralise l'enjeu.

 

 

  Sans nier que l’indice peut ne pas être au rendez-vous (il est négligé chez Simenon, par exemple), Dubois soutient que l’indice installe une structure de relation qui correspond à la structure générale du genre policier. Historiquement, il note, avec Carlo Ginzburg, que depuis le XIXè siècle, l’indice est apparu  massivement dans de nombreuses disciplines (Morelli, Freud, Doyle). Mais il va distinguer sa place dans l’univers du policier en commençant par une réflexion globale sur la tendance dominante du genre policier, celle d’un certain «réalisme» avec son apport pointé par Barthes et appelé «effet de réel». Grâce à cette technique, le détail peut aussi devenir indice au sein de la narration.
 L’indice est un reste qui doit servir à une série d’hypothèses et de reconstructions. À l’image traditionnelle du puzzle, Dubois préfère celle de la trace comparée à une écriture qu’il faut déchiffrer (image qu’il trouve déjà chez Gaboriau). Autrement dit, un texte dans le texte qui rend le roman policier comparable à un cryptogramme. Dubois définit parfaitement les propriétés de l’indice dans le roman:il est anodin, incongru et devient sujet à inférence. Il entre peu à peu dans une chaîne causale qui met en relation «une histoire cachée-celle du crime-dans une histoire manifeste-celle de l’enquête. Les indices apparaissent donc comme les affleurements de l’histoire première dans l’histoire seconde. De là leur incongruité: ils appartiennent en ordre principal à un univers de sens qui n’est pas l’univers a
ctuel.» C’est alors la puissance de la métonymie narrative que souligne à juste titre Dubois. L’insignifiant, le négligeable peut soudain établir une connexion perdue :«le détective est un détecteur de signes qui tente de rétablir les bonnes connexions.» De grands romanciers cherchant plutôt les indices psychologiques ou sociaux.

On peut classer les indices:les matériels appartiennent au premier âge du genre et le lecteur est simplement passif devant la virtuosité (et l’ivresse herméneutique) du détective;les indices de comportement ou sociaux ont ensuite retenu d’autres écrivains (dont Simenon).
 

Avant de poursuivre et d'approcher de l'indice du troisième type, Dubois réfléchit à la contradiction que révèle l’indice (étroit ou au sens large) au cœur du genre :«Au nom de l’énigme, du jeu herméneutique, les indices demandent à être parsemés dans le texte sans être désignés pour ce qu’ils sont; au nom du roman, de sa progression et de sa cohérence, ils réclament d’être reconnus et commentés par le récit au fil de la reconstitution.» En réalité, les auteurs jouent avant tout sur le travail romanesque. Cependant les romans les plus audacieux (et les plus réussis) transforment le «marquage en masquage». L’indice est laissé à l’attention du lecteur mais de façon presque imperceptible:Dubois donne les deux beaux exemples de Christie (LE MEURTRE DE ROGER ACKROYD) et Japrisot (L'ÉTÉ MEURTRIER). Ces cas sont rares mais d’autant plus appréciables:dès lors l’indice en appelle à une authentique activité lectrice.


 Conséquence: dans le policier tout est ou tout peut devenir indice pour le lecteur (8). Non plus indice référentiel mais «indice d’ordre narratif tel que le romancier l’instaure pour créer le suspens au sein de son histoire. Tous les faits recueillis par le récit peuvent passer de ce point de vue au rang d’indications pertinentes et susceptibles de refaire surface. Y compris ceux que l’enquêteur accomplit sous nos yeux. Et ce n’est pas le moindre paradoxe du texte que nous exercions sur lui notre faculté de soupçon.» Dans ces conditions, le lecteur voit des indices partout et soupçonne tout. Tel est l'autre trait essentiel de la modernité du policier qu'il résume sous la formule de l’indice de troisième type. Le lecteur y accède quand il est à même de reconnaître intentions et stratégies de l’auteur. Il n’est plus le simple témoin d’un héros virtuose (indice de type 1), ni l’accompagnateur (plus ou moins dupé) de l’enquêteur (type 2)  mais  celui qui traque «les artifices de fabrication du narrateur
 
 Après cette étude consacrée à l’indice, Dubois  va plus loin dans l’examen du genre policier et de sa place dans la modernité textuelle: il nous engage à passer de l'énigme au secret.

 

 Récapitulant de nombreux acquis, il décrit la machine du polar, sa rigueur, sa clôture, ses invariants. Mais, analysant la résolution de l’énigme qui en est la fin, il croit pouvoir dire que le lecteur crie à l’imposture (acceptée avec délice). Les narrateurs nous ont trompés ou, pire, la résolution ne nous satisfait pas car elle ressemble trop souvent à un placage factice.
 

 Cette déception pourrait recevoir une explication (psychique):elle serait liée au désir le plus longtemps retardé par les méandres de l’enquête. Nous toucherions alors le secret du secret du genre policier:tout résiderait dans sa tension plutôt que dans sa résolution qui banalise tout nécessairement. La référence psychanalytique est évidente: «la jouissance, on le sait mieux aujourd’hui , n’est jamais en mesure de combler cet animal triste qu’est l’être repu. Ainsi, sans fin, le désir se retourne sur lui-même. Il en va de même pour l’énigme:en dernier recours, elle n’a pas d’autre secret qu’elle-même

 

 Remettant en cause le prestige de la fin, Dubois juge que ce qui compte c’est, dans le cours du roman, le «flux des interrogations anxieuses sur la signification, la cause, l’identité. Ce qui revient à dire que l’objet secret du romanesque reste pris dans ce flux, en habite la profondeur.»

 De là naît sa distinction entre énigme (tôt ou tard résolue) et le mystère qui, relèvant d’autres instances «passe dans d’autres régions du texte en liaison avec les différents acteurs.» Dubois a raison de mettre à jour les crises d’identité qu’instaure tout roman policier:succession de suspects (personne n’est au fond innocent, chacun se cache derrière un ou plusieurs masques) et, de plus en plus, failles qui apparaissent chez l’enquêteur lui-même («sens de l’échec (au moins passager), abandon à soi ou complaisance à l’adversaire, pratique maniaque ou perverse, ou encore, pis que tout, renoncement au sérieux par excès d’humour.» Dans l’enquête, le détective a le plaisir étrange de sortir de lui-même et ses certitudes, l’évolution du genre aidant, sont de plus en plus mal assurées. Au point que, dans certains textes, le chasseur devient le chassé.
  Les incertitudes du sujet, dans le meilleur des cas, deviennent incertitudes et déréglement d’un genre pourtant puissamment codé. C'est la dernière preuve, sans doute majeure, de la modernité recherchée tout au long du livre..
..

 

   En annexe de son livre Dubois nous offre trois études inséparables de son parcours théoriques:fines, savantes, soucieuses de repérer les novations génériques, elles avancent la notion d’utopie qui permet une passionnante lecture politique des deux Rouletabille de Leroux, des dix-neufs Maigret écrits de 1929 à 1933, et enfin de PIÈGE POUR CENDRILLON et L’ÉTÉ MEURTRIER de Japrisot. Il est impossible de se passer de ces analyses. Pour finir Dubois sera revenu au «commencement» en donnant sa lecture du mythe d'Œdipe qui «hante la geste policière

 

   Forcément datée, cette grande étude qui a fait date mérite d'être lue et relue pour tous ses apports et pour vérifier les fortes hypothèses de sa conclusion.

 

Rossini, le 7 mai 2015

 

NOTES

 

(8) Paul Auster est définitif dans sa CITÉ DE VERRE:«Dans un bon roman policier, rien n'est perdu, il n'y a pas de phrase ni de mot qui ne soient significatifs. Et même s'ils ne le sont pas en fait, ils le sont potentiellement, ce qui revient à la même chose. Le monde du livre s'anime et foisonne de possibilités, de secrets et de contradictions. Comme toute chose vue ou dite, même la plus petite, la plus banale, peut influer sur le dénouement de l'histoire, rien ne doit être négligé. Tout devient essentiel:le centre du livre se déplace avec chaque événement qui le pousse en avant. Le centre est donc partout et on ne peut en dessiner la circonférence avant que le livre n'ait pris fin.»

 

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Published by calmeblog
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