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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 07:01

  «Les deux étaient simplement les éléments d'un tout»      

                                   L'EMPRISE (page 144)

 

   «Il lisait peu de romans, ne voyant dans la fiction qu'une caricature de la réalité.»

                                                              L'EMPRISE  (page 112)

 

 

 

        De quelle emprise s'agit-il dans le roman de Marc Dugain qui porte ce titre et qui obtint un grand succès en 2014?




   L’EMPRISE DU MILIEU
 

 

  Le milieu de l’aventure fait beaucoup pour capter d’emblée l’attention:un homme politique (Launay) de premier plan part favori des sondages à quelques marches de l’élection présidentielle. On le suit parmi ses “communicants”, on le voit aux prises avec son rival interne au parti (Lubiak). Pour préparer une campagne il faut de l’argent blanchi sous d’autres latitudes et les rouages d’un montage de financement occulte sont sommairement expliqués (on retrouve un grand groupe maître dans le traitement de l’eau, un autre dominant le nucléaire sans oublier l’argent des Émirats qui, comme il se doit, est supposé arroser tous les camps et toutes les causes utiles). Dans le même temps, l’industrie nucléaire abrite des combats intérieurs qui peuvent à tout moment intéresser les pays étrangers.


 Conditionnée par les vagues et la vase de l’actualité récente, notre mémoire est sollicitée par clins d'œil (Arlena est mis pour Areva; Globale des Eaux pour Générale des Eaux etc.) et par petites allusions:des espions (un chef corse nommé ...Corti, homme à «la lourde chevalière» et à la montre en or), deux hommes politiques de première importance  jouent la carte d'un repas conciliateur en bord de mer...; par lésine, un ancien chef de l'État vit dans un appartement appartenant à un étranger; une succession de suicides a lieu dans les grands groupes français (dont la technique de harcèlement est très au point comme, après coup, le discours justificatif); un skippeur et son bateau sont peut-être coulés par un sous-marin nucléaire; une famille est assassinée mystérieusement et le père a disparu (appartint-il à une secte?)....Tout est au rendez-vous, y compris quelques Corses dérangés par de méchants russes et des Irlandais roux qui insistent beaucoup sur la quantité de compatriotes exilés.... On n’oublie pas la sexualité (une gamme assez large est proposée (du franchement plat ou en voie d’extinction au compulsif en passant par la passade tendre ou expérimentale ou encore le triolisme indirect et même un modeste mais répétitif auto-érotisme matinal)) et chaque personnage est marqué familialement (un enfant handicapé ici;un jeune homme, Gaspard, qui passe (à tort) pour «anormal» et que sa mère, Lorraine, ne peut délaisser;une épouse qui ne se remet pas d’avoir perdu tragiquement une de ses filles;le concurrent de Launay a perdu son père un matin de Noël (un suicide)....


  Le lecteur qui subit au quotidien la politique du spectacle et le spectacle politique n’est jamais dépaysé (les discours entendus dans le livre sont des pastiches réussis et on comprend que l’éloquence politique n’est plus que parodie d’elle-même (1)) et il est même comblé:on lui ouvre facilement des portes qui donnent dans des univers qu’il devine sans les connaître exactement. Pendant que les personnages sont souvent surpris à observer par des fenêtres, ce lecteur a la sensation d’écouter des bandes enregistrées et de regarder des vidéos de surveillance. Bref, il est devant une série télévisée.

  Pareil roman ne permet pas de découvrir, dans la stupeur, le dégoût ou l’intérêt:il confirme simplement. Je crois connaître un peu mieux un milieu qu'on m'autorise seulement à reconnaître sur quelques signes  prolongeant le journalisme et les livres politiques à succès.

 Tout y est, tout y est attendu:manipulation, double ou triple jeu, pression, chantage, prébendes, passe-droit, rétro-commissions. Impossible d’échapper au calcul. Tout le monde se tient. Chacun est sous l'emprise de plusieurs et  contraint de jouer des parties simultanées. Le respect, l’amitié, la droiture sont rarissimes. On recourt à la force quand c’est nécessaire. Et, surprise, à la fin la CIA approuve l’orientation de l’élection française....



 De plus, le milieu, non sans complaisance, se réfléchit dans ses confidences, ses échanges, ses discours privés ou publics. Dans cet univers surcodé personne n’ose plus penser qu’il y a encore de la place pour agir. La politique n'est qu'impuissance, intérêts bas mais bien compris. Il faut s’en convaincre:il n’existe plus d’action politique. Seulement des activités politiciennes qui, sans conviction, donnent le change.

 

 

 

LA VÉRITABLE EMPRISE (2)

        

           «Corti la regarda comme si elle était transparente


      C'est celle du narrateur qui récite ses classiques du genre policier (politico-médiatique) comme Gaspard prononce d’avance les répliques de vieux films français qu’il se repasse en boucle. On parlait naguère (assez pompeusement) de la logique des possibles narratifs. Dans le roman de Dugain, il n’y a qu’un possible. Et seules surprennent les allusions à Ogawa, Céline ou Beckett.  

 Omniscient, ce narrateur, grâce à des fiches biographiques calibrées, nous livre d’emblée tout sur héros et comparses. On croit lire un profil dessiné par un spécialiste de la DGSE.  Chacun est lisible, devinable, même ceux dont on voudrait qu’ils nous arrêtent à force de complexité. Rien ne nous échappe:on ne donne pas une seule chance au sous-marinier Saban de retrouver sa femme Christelle;le choix existentiel d’Astrid est expliqué;on connaît d’avance les étapes d’une dépression chez Launay et on attend simplement le moment où il rebondira (sa fille Viviane comme solution est programmée); Corti ne cesse de dire à tous qu'il ne suit que son intérêt....

   Pour faciliter notre tâche, tous les personnages reçoivent les compétences du narrateur (qui se réserve évidemment le droit absolu d'en savoir plus que quiconque:«Gaspard ne pensait pas ainsi, mais il en avait une sorte de pressentiment.») Chacun est lucide sur lui-même (même Vincent le perdant narcissique) et d’une grande intelligence dans la saisie des calculs de ses interlocuteurs-et pas seulement ceux qui en ont fait leur métier comme Corti qui révèle à Lorraine ce que fut la mort de sa mère. Ainsi nous rencontrons un pasteur d’une rare perspicacité;pour sa part Viviane Launay comprend tout de suite ce que veut son père et manœuvre en conséquence;ou encore «[Habber] connaisssait le président depuis assez longtemps pour savoir qu’il ne bougeait que sous la contrainte et le chantage» tandis que celui qui l'a délogée dit qu'«elle a vu clair dans mon jeu depuis le premier jour».

  Tout est expliqué, même les écarts et, dans ce monde strictement causaliste, on remonte vite la généalogie d’un acte ou d'un comportement (Lubiak est enfant de famille nombreuse;un jour, Lorraine enfant a surpris une scène derrière la porte et ainsi... est-elle devenue espionne....;ou encore:«Ils avaient en commun des origines lointaines et une frénésie de réussir servie par une pugnacité extraoidinaire, renforcée chez Volone par son appartenance à une minorité autrefois exterminée par les Turcs.»)

  Les héros sont donc transparents et prévisibles: Deloire est déjà mort pour le lecteur quand il cherche ses vêtements dans son vaste dressing. Aucun mystère en eux. Rien d’impartageable, d’inconnu. L'emprise du calcul est totale.

 Chez Dugain deux traits complémentaires sont aussi voyants:la tentation des observations et des formules supposées avoir valeur universelle. Elles sont en grand nombre. Parmi tant d'autres qui fréquentent de près le stéréotype:

 

  « L'envie, la jalousie ne naissent ni de l'argent, ni de la beauté , ni du pouvoir mais de la liberté, le plus insupportable des privilèges.»

 

  « De tout temps, les lieux investis par le pouvoir ont été conçus pour être imposants et parfois même péremptoires. L'individu doit avoir le sentiment de s'y dissoudre.»


 «Comme nombre de gens qui n’auraient pas forcément voulu naître, Vincent dormait longuement, jusqu’à épuisement de son sommeil, et même plus encore.»


   «La voiture autorise des conversations qu’on n’auraient nulle part ailleurs par le fait qu’on peut se parler sans se regarder.»

 

  «Le jeune homme était très détendu comme peut l’être cette génération sur la côte Pacifique.»

 

 «Il avait vieilli d'un coup. Les gens vieillissent différemment les uns des autres. Pour certains, il s'agit d'un processus linéaire, pour d'autres, c'est par paliers.»


   «Elle eut peur de ne pas être à la hauteur, toutes ces choses qui traversent l’esprit d’une femme qui a perdu confiance dans son désir et dans son corps».

 

  Comme le récit est structuré par l'explicatif, chaque phrase est tentée par le définitionnel. Pour ne pas échapper au narrateur, rien ne doit nous échapper.

 

 


     Dans ces conditions, des choix esthétiques s'imposaient. Les chapitres sont courts, les portraits ne se détachent guère de l'héritage lavatero-balzacien modernisé («Ses lèvres pincées se fondaient en un coup de crayon qui excluait de son visage toute sensualité»; «Larbot s'approcha et son visage imparfait lui fit l'effet d'une composition inachevée. S'il avait dû en désigner les deux traits principaux, il aurait indiqué la violence et la veulerie, cachés sous un vernis politique qui n'était pas sa vraie nature.»; «Sa peau naturellement hâlée-elle était d'origine cambodgienne-n'était que très superficiellement ridée autour de ses yeux d'un noir absolu où brillaient une ambition viscérale et inextinguible.»; «Son visage large était agrémenté de beaux yeux d'un bleu franc mais, à les regarder de plus près, ils recelaient une infime touche de perversité venue de trop loin pour être perceptible à la première observation.»), les dialogues se veulent percutants, les repères temporels sont limités (seul le tempo politique s’impose), l’action progresse vite sur plusieurs fronts tôt connectés et chaque chapitre abat une carte avec un recours fréquent à la chute-transition du feuilleton. Le rythme de grand huit ne tolère que quelques notations visuelles (sur le modèle de «Les premières lueurs du jour s'invitaient dans la chambre, sous la forme d'un filet oblique échoué sur les draps») et touristiques (l’Irlande en quinze lignes, Brest en vingt mots), des remarques sur les mets, un marqueur original pour chacun (l’agent corse de la DGSI aime les belles motos; Gaspard est dans la répétition de film ou le calcul arbitraire; le centrisme de Launay joue à tous les niveaux, etc.), des formules sèches (plus ou moins réussies («(...) les idéologies sont à l'homme ce que sa corbeille est au chien.»; les remarques sur les sondages sont bien vues).

  Même le temps mort est un leurre car il est rentabilisé:on a droit à un sommaire ou à une récapitulation grosse de péripéties attendues....


  

 

      Pourquoi cette emprise narrative simplificatrice qui est à elle seule un atelier d’écriture? Parce que, esthétiquement (l'analyse politique mériterait d'autres dimensions (3)), ce roman prend le relai de journalistes (méprisés dans le texte) qui, de leur côté, tiennent de plus en plus à jouer au romancier (au sens «strict» ou dans des biographies bâclées). Si nous laissons de côté les journalistes de jadis qui furent aussi des romanciers de talent et si nous savons bien que l’écriture journalistique a conditionné (il y a longtemps…) des ouvertures stylistiques majeures, il est évident que ce type de politique fiction vise à accompagner la politique en fin de vie et à enterrer la fiction et ses pouvoirs.

 

     On connaissait les audaces de l'écriture automatique, on consomme désormais l'écriture mécanique aussi claire et réductrice que les algorithmes rectificateurs de l'image moderne.(4)

 

 

 

 

Rossini, le 12 avril 2015

 

.
    

 

NOTES

(1)Le vocabulaire est bien rendu: "gérer", "rassembler", "changer", "s'approprier" mais aussi "mâle dominant", "reptilien"....Le galimatias pédagogiste est également épinglé avec drôlerie.

(2) On notera que dans le texte il est aussi question de l’emprise de Gaspard sur une maison et surtout sur sa mère (page 243). Nous sommes loin de Maria Torok et Nicolas Abraham. Quand il ouvre sa palette psychologique, le narrateur n'a qu'une couleur à sa disposition, celle de l'enfance.

(3)Doit-on vraiment (et seulement) comprendre que ce roman où les pratiques et les arrières-pensées sont toutes d’un cynisme qui caresse le lecteur dans son confortable voyeurisme moraliste est aussi le procès d'une emprise (au sens juridique), d'une expropriation de la démocratie par elle-même?

(4) Saluons la pertinence du choix de la photo cachant la couverture traditionnelle de Gallimard.

 

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Published by calmeblog
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