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29 avril 2015 3 29 /04 /avril /2015 07:06


    En 1965 apparaissait un personnage de policier qui allait connaître un grand succès, bien au-delà des frontières de la Suède:Martin Beck. Avec lui s’ouvrait ainsi une série de dix romans.

 À l'occasion de cette première enquête, notons certaines des caractéristiques qui imposeront longtemps le «héros» et ses auteurs.


MARTIN BECK

  Il rejoint l’ensemble toujours plus vaste des enquêteurs (institutionnels) à l’apparence et à la vie médiocres. Petit-bourgeois, il n’a rien du héros ni du dandy qui présidait à la naissance du genre policier. Peu amateur de foule (pourtant il se force à prendre le métro), il est l’homme de la foule anonyme que personne ne saurait remarquer. Il n’est pas encore commissaire et a commencé tout en bas de l’échelle (à la circulation). Père de deux enfants, ses relations avec sa femme (elle l’appelle souvent au téléphone pour lui rappeler qu’il a une famille…) laissent vite comprendre que le bureau et l’investigation sont les seules passions de son existence. Il a un hobby (symbolique-la maquette de bateau), souffre de rhume semestriel, fume énormément et ses qualités sont, de son propre avis, l’entêtement (tout va le prouver), la logique et le calme absolu. Le sens impérieux du devoir est ce qui anime Beck. Il parle peu:presque jamais en dehors des enquêtes et de façon très méthodique dans la recherche. Les épisodes suivants préciseront un peu plus le portrait de cet enquêteur.


L’AFFAIRE 

 Le corps d’une jeune inconnue (elle le restera longtemps) est retrouvé non loin d’une écluse à l’occasion d’une opération de dragage. Le premier rapport d’autopsie affirme:«Décès consécutif à strangulation accompagnée de violences sexuelles. Importante hémorragie interne.» Ce constat, malgré son laconisme, engagera la certitude de l'enquêteur. Fait étrange:au bout de plusieurs semaines, malgré le retentissement médiatique de l’affaire, personne n’a jamais signalé une disparition qui puisse correspondre à ce meurtre. Des mois passeront et il faudra des dizaines de pages pour apercevoir l’esquisse d’une piste. Une affaire non résolue qui avait obsédé un de ses collègues hante encore Beck.
 


L’ÉQUIPE

 

   Bien qu’il se distingue de ses collègues, c’est le travail de groupe qui importe à Beck. Sous la direction indulgente de Hammar, les plus proches et les plus actifs sont Kollberg l’ancien militaire (et spécialiste dans cet épisode de la réflexion statistique)  Melander (le fumeur de pipe à la mémoire extraordinaire et à l’indifférence soutenue), Stenström, le maître de la filature. Tolérance envers les défauts des autres, solidarité entre équipiers, telles sont les valeurs explicites. Aucun effort n’est compté, aucune piste n’est négligée. Personne ne réclame ses heures supplémentaires.
  Les méthodes sont classiques (rudimentaires aux yeux des habitués des séries télévisées récentes):sollicitation de tous les services de la Police et de l’État (sans oublier Interpol), étude acharnée des photographies et d’un film d’amateur, interrogatoires nombreux. On y ajoutera la pratique d’un piège tendu à l’assassin avec comme appât une jeune policière présentant des similitudes physiques avec la victime. Comme toujours les rapports avec la presse sont tendus mais elle sera utilisée pour diffuser une fausse nouvelle qui aurait pu débusquer le criminel.


 

LA NARRATION - les tensions du genre.

 

     Ne fractionnant pas les points de vue (comme dans L’HOMME AU BALCON ou LA CHAMBRE CLOSE: il fallait que nous restions absolument extérieurs au secret de l’assassin), le narrateur omniscient ne livre pourtant pas toutes ses informations (l’appartement du criminel a été fouillé mais nous ne le saurons que très tard).
   Et cependant il ne nous épargne rien ou presque. Le défi des auteurs était immense. Il s’agissait de partir de rien (un corps tué, un visage défiguré, nul élément d’identité, une touriste (probablement étrangère) de passage) et, sur un tempo incroyablement ralenti par les différentes tâches et les échecs répétés, parvenir peu à peu à une hypothèse plausible. (1)

  Plus les données étaient pauvres et plus les possibilités d'investigation et d'égarement étaient grandes. La jeune morte de l’écluse avait emprunté un bateau très touristique:on aura droit aux horaires, aux arrêts, à la reconstitution mentale du trajet. L’équipe recherchera tous les passagers (venus du monde entier), rendant même visite à quelques-uns. On sollicitera toutes les photos des voyageurs de ce jour-là et même un film (vraiment d'amateur) pris depuis le bateau (et un temps, à terre, à l’occasion d’un arrêt):aucun angle de vue ne doit échapper, tous peuvent devenir porteurs d'indices. On grossira certains plans du film pour en faire des photos. Des marins, des jeunes femmes travaillant sur le bateau seront interrogés systématiquement.


   Il apparaîtra que cette jeune femme, Roseanna McGraw, était une américaine (vivant au Nebraska) et, grâce à un nommé Kafka (lieutenant très coopératif) et aux procès verbaux de ses interrogatoires, nous saurons qu'elle était très indépendante et très libre dans son comportement (le point est important). Une silhouette d’homme plutôt sportif avec casquette sera le point de départ d’une orientation positive dans le lent processus de l'enquête.

 


        Dans ce roman très construit on distingue donc trois parties. La phase initiale ne donne que peu d’espoir. Il faut trois mois pour obtenir un renseignement qu'on  possède en général dès le début. Ensuite l’enquête tous-azimuts remonte le temps en se concentrant sur les documents (photos, bout de film) qui, habilement sélectionnés, nous rapprochent toujours plus des derniers instants de Roseanna Mc Craw. Un de ses rares sourires capté par un objectif jouera un grand rôle dans la conviction de Beck. Sourire d'un visage qui allait être défiguré quelques heures après.
  Un hasard (la mémoire visuelle de l'agent Lundberg) transforme alors la nature du roman qui cesse d'être enquête d'interrogation et d'investigation pour devenir patient guet-apens. Les auteurs ne craignant pas l'hybridation narrative (ce que prouvera la suite de la série). Le suspect est identifié, observé dans son quotidien:après un interrogatoire infructueux en apparence, Beck tient son coupable. C’est au lecteur, s’il a été très attentif, de repenser aux indices que la deuxième partie a lentement fait émerger en construisant en creux le profil discret, à peine marqué, du meurtrier.

  Nous entrons alors dans la dimension de chasse à l’homme, de thriller avec un aspect qu’on retrouve parfois dans le genre policier:face à un policier héritier (très) lointain de cette figure mythique, l’assassin se donne lui-même une apparence de justicier-pour une mauvaise raison (celle d'une souillure qui est «sienne» et qu'il projette sur autrui pour s'en défaire).


   Comme l’enquête fut laborieuse et lente dans la deuxième partie, longtemps, dans la dernière, la filature du suspect pourtant appâté par la jeune policière ne mène à rien et joue sur la déception des policiers comme sur celle du lecteur:l'homme filé jour et nuit a une vie de célibataire “réglée comme du papier à musique”. C’est précisément cette vie sans écart liée à la violence du crime qui renforce la certitude de Beck. Nous comprendrons peu à peu qu'il soupçonnait depuis longtemps une pathologie psychique qui doublait d'une autre violence la violence du viol.

 

 

       La série des enquêtes de Martin Beck allait se poursuivre avec succès. En dehors de positions politiques de plus en plus marquées, au fil de la série, à l'extrême gauche (la dimension satirique et critique prenant ainsi une grande place), nos deux auteurs n'apporteront pas de nouveautés fondamentales au genre du policier mais ils sauront en faire varier subtilement bien des composantes en mettant au défi la sagacité et la patience de leurs nombreux lecteurs.

     

   «Ils avaient résolu le problème. Ils s'en souviendraient toujours, mais rarement avec fierté.»

 

Rossini, le 30 avril 2015

 

NOTE

(1) La question de l'indice (et de la chaîne qui s'en suit-dans l'histoire comme dans la narration) est essentielle dans le roman policier. Pourtant, ici, comme chez certains grands auteurs, il y a souvent un moment qui relève de la fascination et du vertige:l'absence plus ou moins longue de la moindre information. Stagnation, temps blanc, rien entêtant qui opèrent sur le tempo de l'enquête comme on le voit ici en multipliant ensuite les données infimes qui construiront peu à peu la reconstitution.

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Published by calmeblog - dans polar suédois
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