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21 avril 2015 2 21 /04 /avril /2015 05:44

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     En 1967, avec ce roman, L’HOMME AU BALCON, apparaissait à nouveau un personnage de policier qui allait attirer de plus en plus de lecteurs: le commissaire Martin Beck. Revisitons ce troisième opus placé sous le signe de la série (serial killer comme on dit, dans une série de dix enquêtes) et de la répétition.(1)

 

 

Stockholm. On circule beaucoup dans la ville et on la découvre parfois sous des angles assez peu touristiques (alcoolisme, clochardisation, lumpenisation architecturale sont souvent présents, notamment lors de l'évocation de tout ce que peut recéler une belle nuit de juin). C’est l’été:un peu de pluie et du grand soleil. On parlerait presque de canicule. Deux faits mettent la police sur les dents. Un rôdeur particulièrement habile s’en prend à des personnes isolées qu’il moleste et dévalise dans les jardins publics. La dernière victime tient un stand de confiserie. Plus grave:un criminel s’en est pris récemment à deux petites filles qu’il tua après les avoir violées. Deux affaires donc:l’une aidant partiellement à résoudre l’autre («Deux maniaques opérant au même endroit et au même moment! Et l'un d'eux est encore plus dangereux que l'autre.»). La peur a gagné toute la ville et le récit restitue bien l'hystérie qui s'empare des habitants.

 

Martin Beck. Les amateurs de la série ont commencé à s'habituer à lui à partir de ROSEANNA (son physique (cheveux noirs, yeux bleus limpides, taille moyenne, rhume semestriel), son hobby (la maquette), sa probité, son calme, son entêtement ).  Qui prendrait la série en marche, ferait sa connaissance à un moment inattendu: à l’occasion d’une autre enquête, il a pris des vacances qui lui ont  permis de se tenir loin de sa femme (son couple ne semble pas spécialement heureux, les scènes sont fréquentes) et du bureau. Marié, père de deux enfants (douze et quinze ans), sa vie est (classiquement) consacrée à son obsession du travail. Commissaire depuis le début de l’année (au début de sa carrière il faisait la circulation...), il n’apprécie pas ce nouveau titre. Homme de sang-froid, il a des jugements peu amènes sur ses collègues («Il n'aimait pas Gunvald Larsson et ne tenait pas Rönn en très haute estime.») mais sait être patient devant les limites de chacun. Comme enquêteur il fait preuve de pugnacité, suit toutes les pistes possibles, multiplie les interrogatoires, s’acharne sur les moindres détails....Plus le récit avance, plus le temps presse et passe, plus il impose son autorité dans l'organisation des recherches. Cependant ses moments dépressifs ne sont pas masqués («D'ailleurs lui-même ne se tenait pas non plus en très haute estime.»). Le lecteur accompagne le cheminement lent, presque inconscient d'une évidence retardée qu'il rumine sans savoir exactement pourquoi. Ponctuée d'oubli, l'anamnèse est assez subtilement menée.

 

 

Une équipe. Comme chez Ed McBain (et, après eux, Mankell), c’est un travail de groupe qui domine dans ce roman comme depuis l'ouverture de la série. Chaque collaborateur de Beck est rapidement caractérisé:Gunwald Larsson (le colosse aux plaisanteries d'ancien marin), Kollberg (bientôt père), Rönn (il traîne un rhume), Melander (le fumeur de pipe à la mémoire absolue). Ce n’est pas toujours une ambiance amicale qui règne mais l’efficacité ne pâtit pas trop des mésententes et des a priori. Pour être méthodique et sérieuse, la police d’alors est assez peu scientifique (nous sommes loin de l’expertise contemporaine (mais, comme le dit un des personnages, les criminels ont toujours un temps d’avance, alors...)) et on lui demande beaucoup:on ne compte pas ses heures supplémentaires pour un salaire de misère....Les doléances envers la presse sont, elles aussi, au rendez-vous.

 

Le Narrateur. Omniscient, pratiquant discrètement la prolepse, il sait habilement fractionner son récit en épousant tour à tour le regard de chacun. Il est avec l’assassin (on ne le sait pas encore assassin), avec le rôdeur pendant son méfait (ce qui le met, un temps, en posture de voyeur), avec deux clochards qui découvrent le cadavre, avec tel enquêteur puis tel autre (au commissariat ou dans une famille voisine proche de la petite victime), avec deux jeunes policiers débutants qui vont par hasard débloquer la situation (ce hasard qui pourrait être une faute esthétique est heureusement transformé en trait d’auto-ironie à l’intérieur du genre policier)....

Comme souvent dans cet héritier du roman-feuilleton qu’est le polar, il ne nous épargne pas les rebondissements qui mènent à des fausses pistes et sait créer, avec l’obsession des heures qui s’affichent dans cette course contre la mort, une tension qui hante aussi les nombreux interrogatoires : ce moment traditionnel est traité de façon variée et avec une grande originalité technique:sur un point secondaire qui pourrait compter on assiste même à un interrogatoire de collègue policier. Le lecteur est placé entre la répétition toujours possible du crime et la répétition des interrogatoires (qui donnent l'impression de piétiner tout en livrant de petites avancées), des faits, des bilans, du minutage angoissant.
 

 On l’a dit depuis longtemps:un roman policier est la recherche (longtemps asymptotique) d’un texte complet (celui du crime) par un autre (celui de l’enquête) qui tente de le reconstruire terme à terme:nous sommes menés d'indice en indice, de promesses en trompe-l'œil. Le narrateur sait la dimension de fétiche que peut prendre le moindre détail et il en joue parfaitement (songeons au ticket de métro). Conscient aussi de l'importance du rythme il choisit d'adapter portraits et descriptions non à un modèle naturaliste mais à la logique dynamique de son récit. Alors que le premier roman ROSEANNA tardait à démarrer, faute d'éléments, celui-ci, malgré des échecs répétés, est vécu comme en accéléré.
  Le style est sobre, parfois sec: le sordide n'est pas évité (mais il est sans complaisance ambiguë) et, malgré le contexte tragique, on découvre parfois de
discrètes scènes de comédie. La litote aidant, certains lieux acquièrent un poids réel et énigmatique, en particulier celui du crime, autour du château d’eau.

 

Un roman du voir.  «Je reste là à regarder, naturellement. Et si l'adjoint au commissaire avait son bureau de l'autre côté de la rue, je vous parie tout ce que vous voulez qu'il serait derrière sa fenêtre à me regarder et que si le commissaire avait le sien à l'étage du dessus, il le regarderait, et que si le ministre de l'Intérieur...» (pages 185 et 186)«

 

 

  On sait que ce roman a été écrit en écho à une affaire qui bouleversa la Suède en 1963. Rarement on aura à ce point impliqué un aussi grand nombre de participants aux multiples modalités du voir-y compris les perverses. Un homme sur son balcon vu par une femme qui le signale à la police. Un rôdeur qui assiste à une baisade dans le jardin public; une enfant ou presque qui, sur un quai de gare, pour avoir de la drogue, offre des photomatons d’elles aux passants; un narrateur qui multiplie les points de vue; de «braves» gens prêts à constituer une milice ou à exécuter devant les caméras l'assassin;un lecteur qui veut savoir....C’est sur ce jeu peu innocent que se concentre la narration, interrogeant ainsi autant le genre policier que son lecteur. On ne peut que saluer le tact de la chute du roman.

 

  Avec ce récit très fin techniquement (l'ouverture (2) qui suit la lente venue de la lumière du jour est d'une grande richesse symbolique) et très conscient des pouvoirs du genre policier, la série consacrée à Martin Beck confirmait sa qualité déjà éclatante dans ROSEANNA. Sans lourdeur naturaliste (utilisée parfois, cette esthétique est traitée seulement comme un code), sans avoir l’air d’y toucher, il livrait déjà, en passant, des aperçus sur les contradictions et les mutations de l’État-providence….

 

Rossini le 23 avril 2015

 

NOTES

(1) Cette nouvelle édition chez Rivages/Noir est doublement préfacée par Jo Nesbo et Andrew Taylor.

(2) Ce moment (très travaillé) est toujours frappant chez nos deux auteurs et engage toute la structure du roman. Qu'on songe à la découverte du cadavre dans ROSEANNA.

 

 

 

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Published by calmeblog - dans polar suédois
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