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13 avril 2015 1 13 /04 /avril /2015 06:20

  «Il faut que je cesse de m'en faire, se dit-il. Il faut que j'admette que ma femme m'a quittée.Il faut que j'admette que je ne peux pas faire grand-chose d'autre qu'attendre que Linda reprenne contact avec moi.Il faut que j'admette que la vie est vraiment telle qu'elle se présente.» (page 51)

 

                                                                       •••

 

            Où en était le célèbre commissaire Kurt Wallander dans l’épisode MEURTRIERS SANS VISAGE publié il y a déjà longtemps, en 1991 et qui était le premier d'une longue série?(1)

 

 

          Il a alors presque quarante-trois ans (le 30 janvier), travaille à Ystad, en Scanie («la Scanie hivernale avec ses bandes d’oiseaux noirs aux cris sinistres»). Début janvier, il a été appelé en fin de nuit pour un crime commis sur un couple de vieux paysans vivant isolés:ils ont été découverts par leurs seuls voisins, un autre couple âgé. Le mari a été sauvagement tué et son épouse transportée à l’hôpital ne survivra pas aux tortures qu’elle avait dû subir.
Les derniers mots de l’agonisante, une fuite dans la presse locale provoquent dans la région des manifestations de xénophobie qui prennet la forme de menaces puis de crime perpétré à la carabine sur un pauvre Somalien (sur)vivant dans un camp de réfugiés. Même Stockholm s’inquiète
.

 

  «Le policier pathétique à la vie de famille en lambeaux.»


    L’enquête de Wallander peut commencer. Lentement, très lentement. Avec, toutes les vingt lignes, une remarque météo avancée (force du vent;pluie;neige ou pas neige?) et un café avalé.

 Le commissaire est incontestablement le point de perspective du roman et nous suivons l’enquête qui est aussi la quête privée et désordonnée d’un homme paumé mais pugnace. Sa femme vient de le quitter (en une occasion, il a été violent envers elle), il ne comprend plus sa fille qui va vivre avec un Kenyan, il se dispute régulièrement avec son père (peintre d’un unique tableau répété à des centaines d’exemplaires), mange n’importe quoi et n’importe quand («Au cours des trois mois qui s'étaient écoulés depuis le départ précipité de sa femme, il avait pris sept kilos. Dans sa solitude et son désarroi, il n'avait rien mangé d'autre que des pizzas, des hamburgers nageant dans la graisse, des petits pains et autres spécialités de la restauration rapide.»). Il se laisse aller au plan de l’hygiène et prend même une cuite un soir. Heureusement pour lui des collègues le sauvent en ne donnant pas suite à son infraction....Il est même un policier qui tombe en panne d'essence.

      Il doute de lui-même, de sa carrière, de sa vie; ses rêves de jeune commissaire sont morts et sa seule consolation est dans l’écoute d’opéras (un temps, il a cru pouvoir devenir impresario d’un ami qui n’a pas fait carrière). Clairement misogyne, il rêve régulièrement d’une beauté noire et n’est pas insensible au charme de la procureure par intérim venue de la capitale et avec laquelle, sous l’empire de l’alcool, il se conduit de façon  incorrecte et répréhensible....

On comprend tôt que, comme (trop) souvent dans un polar, sa passion pour l'enquête et la vérité le coupe de ses proches et que cette vie banale comme une averse sur la Scanie est en quelque sorte son originalité. Le lecteur indulgent parlera d’épaisseur psychologique.

 

 

 
  Ce héros très commun étonne pourtant par un côté nostalgique, franchement réactionnaire (ou conservateur comme on voudra). Dans le prolongement de LA FAILLE SOUTERRAINE qui ouvrait cette voie, on devine à l’écouter que (selon lui) la Suède n’est plus la Suède, que les choses vont de mal en pis (le progrès du crime violent l'atteste) notamment dans le traitement politique des réfugiés qu’on ne contrôle pas assez et pas assez vigoureusement....Wallander décliniste? Déjà? Le mot vertige est même prononcé à ce sujet.

  Pourtant le commissaire ne se jettent nullement dans l’idéologie nationaliste qu’il va combattre dans cet épisode en arrêtant un policier en retraite, xénophobe activiste  pas franchement isolé. La division du personnage (assez peu politiquement correcte («J'espère vraiment que les meurtriers se trouvent dans ce camp de réfugiés. Ça contribuerait peut-être à mettre un terme à cette habitude laxiste et irresponsable de laisser n'importe qui franchir la frontière suédoise pour n'importe quelle raison.»)) accentue des traits indéfendables qui montrent aussi l’effet sourd d’un malaise qui touche sans doute son lecteur d’alors. Dans une préface tardive à ses nouvelles  consacrées à son commissaire, Mankell parlera de sa série comme «le roman de l'inquiétude suédoise» et de Wallander comme «le porte-parole (...) d'un sentiment d'insécurité croissante, de colère, et une perception très saine du rapport entre l'État de droit et la démocratie.»(2)

 

  WALLANDER AU TRAVAIL

 

  En terme d’enquête en quoi se distingue-t-il de nos policiers favoris? À dire vrai, en assez peu de choses. Il traite les faits sans en privilégier aucun au début: il les met en place patiemment en prenant son temps et il faut que des éléments venus à lui, par hasard, pour qu’il y ait un progrès: un “témoin” ( Lars Herdin) un peu inattendu qui donne un allant vigoureux à  son équipe ; un  Iranien qui a la capacité de reconnaître les voitures à l’oreille; une réfugiée roumaine vraiment physionomiste, une employée de banque à la mémoire invraisemblable....)

 Courageux, souvent blessé (auparavant dans sa carrière et déjà dans LA FAILLE SOUTERRAINE), il supporte les zigzags d’une enquête, connaît fréquemment des désillusions, mais, coriace, il s’acharne jusqu'à l'épuisement physique et mental. Résolument méthodique (que de récapitulations provisoires!), capable d'admettre que la fatigue peut parfois donner de la lucidité, il se méfie de l’intuition: c’en est une pourtant qui lui permet de résoudre l’une des affaires. 

 Ce qui le distingue vraiment d'autres enquêteurs connus, c’est le travail d’équipe (on songe à Ed McBain). Ces collègues sont nombreux et on les découvre (ou redécouvre) d’épisode en épisode (3). Il se dégage de cette troupe un sentiment d’unité assumée pour effectuer un travail ingrat et mal considéré et assumer une situation peu tenable, la police de "terrain" étant prise en tenaille entre médias prets à tout, hiérachie administrative  vétilleuse et politiques lâches. Une solidarité (non idéalisée) s'impose en dépit des différences de caractère (4). Wallander éprouve même un sentiment d’amitié pour Boman un collègue d’un autre district qui lui sera d’une grande aide.

Wallander écoute ses adjoints, sollicite leur avis,  admet des hypothèses auxquelles il était loin de penser. Il reconnaît qu'il a souvent besoin de l'éclairage de Rydberg dont il admire la  perspicacité.

 

 

SOCIOLOGIE

 

  Sans se prendre pour Kracauer et par facilité la plupart du temps, la critique loue souvent la dimension sociologique du polar. Si l’on excepte la division du policier face à l’accueil des réfugiés (ce qui n'est pas rien et, là, il y aurait des choses à dire), il faut reconnaître que dans ce volume la plongée sociologique ne s'écarte guère des hauts-fonds:en Suède comme ailleurs on rencontre des nationalistes prêts au crime et des policiers qui statistiquement divorcent plus que d'autres professions;on y voit sans surprise des medias qui courent le scoop, des politiques qui ne pensent qu’à leur carrière.

 

 

NARRATION  

 

  La technique du narrateur est au point mais n'ajoute rien à ce qui a été inventé dans le genre policier depuis plus de cent ans, quelles que soient ses nuances ou catégories. Ainsi le cadre du finale (une fête foraine) appartient aux classiques, y compris de cinéma.


 Deux affaires sont concomitantes, elles s’influencent l’une l’autre mais ne sont pas exactement menées de front. Deux rythmes partagent le livre:une extrême lenteur en janvier et une soudaine accélération au début de l’été 1990. La première partie rend bien le piétinement de l’enquête et les errements du commissaire. Henning qui ne pratiquement guère la description de type balzacien préfère au contraire la multiplication des notations furtives de détails qui comptent surtout par leur poids et leur récurrence. Il n’est question que de pluie, de froid, de vent, de neige (qui n’arrive pas), de boue,  d’odeurs. Tous les horaires sont fournis (l’horloge, la montre sont des personnages essentiels - «Wallander regarda la pendule»: telle est l'entrée du commissaire en littérature (LA FAILLE SOUTERRAINE)), les réunions entre policiers sont innombrables comme le sont les bilans intermédiaires d’une utilité limitée.


  Jouant beaucoup sur une certaine oralité et le style indirect libre, Mankell aime la répétition (de mots, de phrases («il est un temps pour vivre et un temps pour mourir»; «les pierres chauffent sous les pieds de Kurt Wallander»), de réflexions (Wallander et les réfugiés), de situation (Kurt et son père; la caissière de la banque qui rejoue la scène qu'elle a vécue six mois avant) et pratique abondamment le leitmotiv entêtant (l’absence de hennissement du cheval, le nœud, la sacoche, la Carte, le rêve etc.) Ce n’est pas un hasard si le père de Wallander peint depuis toujours le même tableau (avec ou sans coq de bruyère) auquel il est fait souvent allusion et qu’on retrouve même chez la mère d'un suspect. La signature stylistique de Mankell se situe dans de nombreuses plongées au cœur des flux (et reflux) de conscience de Kurt Wallander où se télescopent des échos de ses enquêtes, de ses incertitudes, de ses désirs, de ses dégoûts.

Au plan strict de l’intrigue Mankell multiplie les pistes et surtout les impasses. Il distribue beaucoup d’indices qui égarent plus qu’ils n’opèrent. On l’a déjà dit:la résolution des énigmes dépend beaucoup du hasard et de la qualité des témoins et, en certains points, les invraisemblances guettent (par exemple, la pomme qui se retrouve (ironiquement ?) en gros plan dans le dessin de l’édition de poche). En revanche, qui se laisse envelopper par la phrase (volontairement) peu recherchée de Mankell reconnaît à l’œuvre, dans toute la composition, une logique (si l'on peut dire) du rêve.

 


      L’univers de Wallander est étouffant de médiocrité et c’est ce qui, en dépit de certaines facilités techniques, retient le lecteur. Le Temps poisseux est le sujet réel du roman (et l’angoisse (diffuse, confuse) qui filtre en bien des épisodes (angoisse du changement et de l’absence de changement)). Chacun, à l’instar du père, peint le même tableau. On travaille jusqu’à l’épuisement, on oublie les horaires, on vit dans un décalage permanent:l’élan de l’enquête, la chaleur d’une équipe donnent l’illusion de vivre, envers et malgré tout.
  Mais il est un temps pour s’avouer vaincu, pour mourir. Dans l'ombre, le beau personnage de Rydberg disparaît lentement.

 Cependant des ailleurs font signe: ici, les oiseaux migrateurs reviennent; un site mégalithique attire parfois; là-bas, un bateau va vers le sud. Surtout: Callas ou Björling chantent éternellement.…

 

 

Rossini le 19 avril 2015

 

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NOTES

 

(1)Une nouvelle publiée plus tard (LA FAILLE SOUTERRAINE) sera située à Noël 1975, quand il n'avait pas encore trente ans, qu'il travaillait à Malmö et se trouvait jeune.

 

(2)Faut-il rappeler l'importance de la mort d'Olof Palme dans cette crise durable dont le signe repéré par Mankell est tout de même troublant?

 

(3)Rien à voir avec les adjoints de Maigret par exemple.

 

(4)Mankell ajoute très peu au système mis en place par Sjöwall et Wahlöö autour de leur inspecteur Beck.

 

 

 

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Published by calmeblog - dans polar suédois
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