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14 février 2015 6 14 /02 /février /2015 10:01

 «Brusquement tout étais permis. Tout était possible. Le New York de ce temps-là était un chaudron de désir vibrant, on vivait dans la liberté et les ordures-il y en avait partout, tout le temps      LA CHUTE DES PRINCES (page 116)


 

 

      Remarqué pour Féroces et Arrive un vagabond, l’écrivain américain R. Goolrick publiait l’année dernière ce roman qui appartient à ce qui est devenu un genre (littéraire et cinématographique), celui de la grandeur et de la décadence d’un trader.


  L’action se passe à New York au début des années quatre-vingts. Rooney (beau jeune aux abdos bien travaillés, «péquenaud» (c'est son mot) crotté par son enfance sociologiquement inférieure) est employé de la Firme et il se souvient des années où il découvrit la frénésie du floor et tout ce qu’elle autorisait. Difficile de ne pas prendre en compte le fait que le récit à des sources autobiographiques transposées du milieu de la publicité à celui de Wall Street.


 Composition


  Soucieux d’échapper au récit linéaire qui nous mènerait de l’ascension à la chute, le narrateur introduit des ruptures dans la chronologie:commençant presque par la fin de l’aventure principale (éviction de la Firme, divorce),il remonte parfois le temps en zigzags et rapporte des épisodes qui racontent des phases maniaques qui lui donnent un sentiment de toute-puissance et d’autres qui expliquent pourquoi et comment il est devenu un bon vendeur de livres chez Barnes & Noble.
  Cette discontinuité ne masque pas les deux grandes oppositions qui structurent le récit:on découvre ce que représenta l’apparition soudaine du sida (il y a nettement un avant et un après) et le monologue oscille entre  le rappel des extases fournies par toutes les consommations possibles et la volonté de cheminer vers une sorte d’expiation.

 

L’attendu


 Dans un roman de ce genre beaucoup d'aspects sont prévisibles et le parcours est balisé. Un milieu de loups, de forcenés aux lois très strictes (ne jamais s’habiller mieux que le patron;épargner toujours un client méprisable; ne jamais fréquenter un loser: «L'échec est contagieux»; n’avoir qu’une culture, celle du chiffre). La répétition de la journée-type le prouve:le travail n’est supportable qu’avec l’aide de la cocaïne. Les deux «valeurs» dominantes (addition, addiction) s’imposent dans toutes les nuits comme dans les loisirs coûteux. C’est un univers de défis où tout est permis parce qu’un sentiment d’invincibilité vous habite, vous meut. Rien ne compte que la dépense, que l’amour de soi perpétué: hormis quelques amis, autrui est là pour vous servir, vous faire plaisir. La jouissance est la seule fin, tous les moyens sont bons. C’est une montée aux extrêmes de l’adrénaline, un déferlement de sexe, de cash. La sensation primaire vous rend insensible. Le quantitatif n'a pas d'autre. Tout circule, tout s’échange, tout s’affiche dans l’instant de la consommation-consumation. L’arrêt n’est qu’une pause pour récupérer et aller plus haut. Ce qui ressort de ce récit c'est une course intrépide contre la mort à la recherche d’un soi qui énucléerait la fausse identité qui vous retient encore un peu dans la norme.

  À noter que le style choisi ne cherche pas à rendre ce flux frénétique.

 

  Ce qui frappe dans cette séquence c’est la place  envahissante des choses (on accumule, on gaspille, on remplace), l’importance des marques (ou du fait sur mesure) qu’un Nom incarne: que ce soit pour les chaussures (Lobb), les gants (faits par Daniel Storto, «le meilleur gantier du monde»), les chemises, les costumes (Brioni,Tisci), les bijoux, l’argenterie (provenant de chez Tiffany, comme le porte-clefs), les lustres (Lalique), les voitures (Ferrari évidemment):on ne choisit que le plus cher parce que le plus renommé (ou l’inverse). Même obsession pour les lieux fréquentés (il y a visiblement une bourse (vite variable) des restaurants, des hôtels (le Wilshire-Warren Beatty y réside!), des boîtes («On cherchait LE lieu du moment, bar, boîte de nuit, peu nous importait, et alors on se saignait à blanc pour ensuite en abandonner la carcasse aux banlieusards et aux touristes.»), des quartiers à habiter). Rares sont les achats dont le narrateur ne nous donne pas le chiffre en dollars. Un exemple parmi cent (il vient de brûler un tapis persan chez un ami et désire le remplacer): «j’ai passé l’après-midi chez Aga John ; sur Melrose, où j’ai dégotté une pièce incroyable, un Tabriz 80 Raj en laine et soie. C’était le seul de la boutique à avoir les bonnes dimensions, alors je l’ai acheté et fait livrer. Quarante-deux mille dollars. Plus trois cents de livraisons.». Comme une de ses amies avait laissé l’étiquette sur une robe de bal, Rooney a besoin de nous éblouir avec la somme brûlée pour un week-end (cinquante mille dollars pour l'anniversaire de Carmela) ou pour ses vacances aux...Hamptons naturellement.  Le nom des stars de la pop et du sport qu’il lui arrive de rencontrer tiennent une grande place dans l’estime qu'il a de lui-même….Le designer de son loft avait travaillé pour Diane Keaton, Ellen Barkin. Le nom, la marque, le chiffre sont des passes. Y compris dans la distinction culturelle, rare, et facilement provocatrice:Rooney aime lire Ezra Pound aux bords des piscines....

 

La chute

 

  Cette confession discontinue nous apprend vite que, malgré toutes les tentatives de désintoxication, l’alcool et la drogue sont responsables de l’effondrement psychologique et social de Rooney. On assiste très tôt à son brutal licenciement, aux premiers signes de sa perte de contrôle :à Los Angeles, pour l’anniversaire de Carmela (le trente et unième alors), il se met à dos tout le monde, casse beaucoup d’objets et offre un cadeau  jugé ridicule par tous les invités (un livre de poche...pour quelqu’un qui ne lit jamais); le couple est mort aux yeux des amis et lui ressent de la haine pour tous et même un dégoût de lui-même. Il se traîne en s’excusant toujours (achat vaut rachat, croit-il) et en renchérissant dans les cadeaux dont le prix ne fait pas obligatoirement la valeur («un bracelet Cartier en diamants et rubis à soixante-dix-huit mille dollars, hors taxes»)) et, enfin, dans une scène où le dégoût va crescendo, on revit l’erreur qui le condamna:un repas au Russian Tea Room qui finit dans un kazatchok endiablé sur table et avec des vomissures mal orientées.

 

l’après  


        «Après avoir été au volant d’une Lamborghini lancée à deux cents à l’heure sur Sunset Drive à quatre heures du matin, il est difficile de se lever, d’enfiler une chemise en polyester et d’aller vendre des livres chez Barnes & Noble. Mais je n’en ai pas honte.»

 

 Dans le désordre de la narration, Rooney livre quelques aperçus de sa vie de prince déchu devenu citoyen lambda (il rapporte rapidement son quotidien (messe,sorties,  pressing) sous «Temesta et Buspar contre l’anxiété »).
  Souvent tenté par le symbole, le narrateur devenu vendeur de livres jette un regard intéressant sur ceux qui ne le voient pas derrière les vitres de la librairie: il existe si peu au regard des autres qu’il en est comme transparent. Il n’existe pas plus que les autres humains n’existaient à ses yeux du temps de sa splendeur. Il hait ces passants qui lui tendent un miroir de son passé. Il a beau s’en défendre, il a besoin de reconnaissance. Le chemin de la repentance est long.
 Ses aventures de substitution sont aussi pitoyables qu’inventives. Il (se) joue un théâtre intime dont il est acteur et spectateur. Il passe ses soirées à commander par internet tout ce qui le tente et tout ce qu’il aurait «claqué» du temps de sa splendeur («de la soie et du cachemire. Du coton Georgie longue-soie. De la laine angora. La coupe est un véritable chef-d’œuvre, les vestes tombent à la perfection(…)»:ainsi  revêt-il les chemises les plus luxueuses et se glisse-t-il dans les draps les plus sensuels pour ensuite les réexpédier. Plus tôt, on aura appris qu’il a une autre passion:la visite d’appartements (sous le nom de Billy Champagne (supposé gagner 350 000$) qu’il ne pourra jamais plus s’offrir:cette tournée
confirme son goût, le manque qui s’insinue encore en lui sous bien des formes matérielles et le reste de morgue qui fait parfois retour (envers celui qui lui fait visiter ces appartements hors de prix) alors que dans l’ensemble l’anonyme vendeur de chez Barnes & Noble demeure humble et semble se contenter de peu.

 

le rachat


    Assez prévisible aussi, cette étape est inégale. Comme il se doit, la confession est en elle-même l'un des moyens du rachat. Ce qui explique que le narrateur ne s’épargne pas dans le récit de sa période de prédateur (1), mais aussi, qu’avant d’évoquer les lendemains qui déchantent, il distingue dans les pires moments (les plus exaltés) de la Firme quelques destins auquel il rend hommage parce qu’ils ont compté ou comptent encore dans le souvenir d’un être qui a retrouvé une sensibilité.
   
   C’est Giulia de Bosset, 23 ans, héritière d’une famille européenne à grande fortune. Sosie d’A.Hepburn, elle travaille chez le restaurateur d’un Titien. Personnage diaphane, assurément camé, elle vient passer l’été au milieu des traders en rut alors qu’elle souhaite demeurer vierge. Traitée comme un animal domestique, elle loge dans un endroit isolé de la grande villa louée aux Hamptons. Un matin, le narrateur la trouve morte avec de l’héroïne et du Seconal. Dans le chemin du rachat, elle est celle qui accuse son passé parce que dans sa fureur aveuglante, il ne l’a pas comprise ou devinée.
    C’est aussi Fanelli qui, au cœur du système de la Firme et de celui de la débauche (Vegas) qu'il autorise (pour l’enterrement de sa vie de garçon), manifeste durablement un sens de l’amitié qui ne se démentira jamais.

 

     On doit comprendre que Rooney dans le maëlstrom du floor et de la drogue a été capable de ressentir ou parfois, avec le temps, est devenu capable de percevoir l’humanité qui animait voire illuminait certains des êtres qu’il côtoyait.

 

 

  Le ton est plus douloureux avec l’évocation du sida. Dans les années du récit, la mort rôde à la Firme à cause des excès inhérents au travail (le cœur, la tension). Mais quand Harrison Weathon Seacroft dit Grand Huit se défenestre et quand Rooney a la révélation de la raison de ce geste (et découvre la réaction de la mère de Grand Huit (elle veut brûler tout ce qui a appartenu à son fils)), il découvre que la mort par le sexe et pour l’amour est possible. Il raconte ses affres qui furent celles de beaucoup d’entre eux. Nous suivons un temps le destin d’Alan «l’architecte d’intérieur le plus doué du moment» qui lui avait dessiné son nouvel appartement :il décline rapidement (hagard, méconnaissable),et demande avec énergie (et amour) de ne pas accuser l’amant qu’on pourrait croire être celui qui lui avait transmis le virus. Dans tous les cas, le narrateur ne se fait pas d’illusions sur les lendemains qui suivront des enterrements pourtant émouvants («Eros et Thanatos. Tôt ou tard, l’un des deux prendraient le dessus, et Alan sombrerait dans l’oubli»)….Mais tout prouve, au contraire, que ces morts, les circonstances de leurs disparitions ont marqué à vie Rooney.

 

l’amour


 Bien qu’ayant perdu la foi, Rooney fréquente l’église, et, malgré les retrouvailles finalement douloureuses avec son ex-épouse Carmela, c’est à la valeur de l’amour (unilatéral) qu’il s’en remet pour finir (en particulier sa confession). Il a ressenti la générosité des derniers mots d’Alan (le designer) et il a été bouleversé et transformé par sa fréquentation de Holly ce travesti à peine vraisemblable dont la bienveillance et la déclaration d'amour fixent son destin pour toujours en lui donnant la certitude d’être aimé par quelqu’un quelque part. Même si Holly disparaît à jamais et le laisse seul. Il voudra même dans un geste (trop) sentimental (une bague gravée) pour qu’on sache un jour que Carmela fut aimée....

 

   

 

          Ce roman est inégal. On peut trouver un peu facile sa composition, prévisibles ses hâbleries de parvenus et trop souligné le chemin de la rédemption d’un ex-golden boy (2). Son hymne à l’amour (non partagé) nous fait découvrir un beau personnage (Holly) mais débouche sur une dernière rencontre avec Carmela qui n’est pas le meilleur passage du livre.
  En revanche le témoignage sur le système de recrutement dans une Firme, la dimension addictive et suicidaire du système boursier (pour l’instant, seuls ses employés en sont victimes...), quelques notations sur les formes du manque, l’évocation de certaines silhouettes rencontrées qui sauvent une vie, un style qui a le sens de la formule, tout cela lui donne un certain relief.


  Et puis, en dépit de l’insistance autobiographique consistant à montrer que seule l’écriture est un Salut, un ex-trader qui déclare que LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU est le plus grand roman du XXème siècle ne peut pas être fondamentalement mauvais….

 

Rossini, le 16 février 2015


NOTES

(1) Il n’est pas sûr qu’une auto-critique comme «J’étais quelqu’un d’horrible. Je me livrais à des actions viles et parfois illégales. Je traitais les femmes de manière abominable. Rien que d’y penser, j’en rougis de honte et je sens mon entrejambe se crisper» soit vraiment convaincante.

(2) Un célèbre exemple français laisse croire que ce genre de conversion est possible....

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Published by calmeblog - dans roman américain
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