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1 février 2015 7 01 /02 /février /2015 09:20


  

  
  «Je veux que ma mécanique disparaisseAndy Warhol

 

 


        En vingt chapitres (d’inégales longueurs) pour saluer  les vingt ans de sa disparition, Cecile Guilbert proposait en 2008 ce livre, WARHOL SPIRIT qui reste en 2015 le meilleur consacré au peintre américain car le plus digne de son sujet.

 


  C’est, dès l’abord, un magnifique objet dans sa présentation (une maquette originale appuyée sur quelques couleurs seulement («le noir est ma couleur préférée et le blanc est ma couleur préférée» A. W.), avec un $ orange en guise de cul-de-lampe et des illustrations de qualité; un festival lettriste, un mélange de formats, de formes, de genres (des dialogues de haute qualité, des listes (de dates, d’œuvres, de mots, de noms (dont les principaux “boyfriends"), d’expositions personnelles, de citations de proches de Warhol ou des siennes ( des extraits de son Journal) et une liste de listes....

 

     Parce que C. Guilbert prend tout en compte (elle ne ferme les yeux sur rien, n’atténue rien), parce qu'elle n'écrase rien sous les pré-jugés, les ragots, les mythes, parce qu'elle n’impose pas de hiérarchie (surtout morale) entre les œuvres, entre les faits (aimant à s’attarder sur des points souvent délaissés ou minorés, par exemple, elle  prend au sérieux le (si décrié) Journal de Warhol, elle souligne la place originale des crânes dans son œuvre, elle livre une analyse précise des faux), en lisant WARHOL SPIRIT vous retrouvez sans cesse les questions qui agitent superficiellement les autres commentateurs (Andy, son nom (un passionnant passage sur le A de Warhol/a), sa vie, son corps, sa mère, ses masques, son identité problématique, son ambivalence, son recours fréquent à la délégation, sa survivance, sa sexualité "abstraite"(«Voyeur compulsif ayant sublimé dans un travail artistique frénétique toute son énergie libidinale, Warhol s'est rêvé en machine frigide accouplé à d'autres machines pour mettre à distance ses affects (...)»), son goût pour le travesti, sa foi (autour de LA CÈNE tous les détails comptent), son dandysme, son rapport à la mort (DEATH IS NOT A DISASTER est d’une grande profondeur), à l’argent (Andy «l’Américain» fait l’objet d’un superbe chapitre (DOLLART) et nous éloigne des sornettes habituellement assénées sur cette question) mais disséminées, traitées de façon (apparemment) isolée, emportées dans un rythme syncopé et portées par une écriture qui les déplace, les bouscule, les reformule de façon étonnante en distinguant au cœur du système warholien le jeu de la présence et de l’absence. Il suffit de lire ses remarques sur la Factory (les illusions qu’on a toujours entretenues à son propos) ou sa réflexion sur la passion de Warhol pour la fête («La vie mondaine était à Warhol ce que les piles sont à une machine:le principe énergétique sans lequel la machine scopique et vampirique qu'il était n'aurait pu mener ses opérations de "décharges".» On applaudit aussi ses judicieux rapprochements (critiques) avec d'autres artistes (Gould(«Mais Gould était un émetteur et Warhol un capteur»), Bret Easton Ellis, Jarry (pour son Surmâle) et on ne s'étonne pas de son admiration pour J.-J. Schuhl.

 

Les anecdotes sont la tentation de tous ceux qui écrivent paresseusement sur Warhol: C. Guilbert est la seule qui dans son écriture les radiographie et les «sérigraphie»....

 

TIME

 

   «Quel serait aujourd’hui le prix d'une des 610 TIME CAPSULES stockées au musée de Pittsburgh?

 Impossible de le savoir. Échappant à toute évaluation comme à tout précédent  sur le marché, les TIME CAPSULES sont "sans prix" à l'instar du Temps lui-même dont Warhol se sera si bien joué, raflant la mise de son vivant et au-delà.

Quoique leur inventaire ait commencé dans les années 90; plus des trois quarts d'entre elles sont encore scellées. Inviolées et invendables.

C'est dire si elles devançaient notre présent.

Comme Warhol aura de son temps anticipé notre futur.

C'est dire également si l'avenir est encore loin d'en avoir fini avec lui.»(page 271)


    Mettant en avant le célèbre TIME IS OUT OF JOINT et d’étranges rapprochements de calendriers, le livre se termine (en insistant sur les boucles temporelles dans la vie et l’œuvre d’Andy Warhol) sur le Temps chez celui qui promut une «nouvelle nervure temporelle». Mais, dès l’ouverture, la phrase de Guilbert, la composition de son texte (pensez à relire dans DOLLART cette fusée biographique qui éclaire en quelques lignes le ca$h warholien), nous rendent sensible de bien des façons (jusqu’aux TIME CAPSULES, remontées sans nostalgie) au temps warholien fait de répétitions, de ralentis et d’éclairs, d’anticipations qui rendent d’avance caduques des actualisations (mode, luxe, technique, biogestion, art) encore en train de venir.  Andy, «ce touche-à-tout polymorphe et miroitant qui continue d’être tellement cité, pillé, détourné, parodié, recyclé et mis à toutes les sauces de “social culturel” mondialisé qu’il a fini par vaporiser sur toute chose une étourdissante mais tenace impression de déjà-vu.».


  Pour se jouer à ce point du Temps, il a fallu être un incroyable connaisseur-praticien du monde devenu Spectacle, un stratège de son économie (son seul objet, la valeur d'échange;son principe, l’interchangeabilité de tout): «Aussi, que l’accélération de la rotation des prétendues nouveautés soit devenue si folle qu’elle provoque la transformation instantanée, sitôt produit, de chaque objet en déchet, ne l’étonne pas. Tout ce qui brille étant désormais d’ordure et le vecteur du luxe le consortium omnipotent d’une camelote indéfiniment interchangeable, opulence et poubelle participent de la même lessiveuse de vacuité programmée qu’un souffle zen suffit à évacuer.»


  À sa manière, distante, détachée, indifférente, neutre, Warhol en impose aux artistes, aux critiques, aux philosophes, aux écrivains pour peu qu'ils ne se contentent pas d’aveuglement intéressé.

 


«Ma philosophie-la recherche du vide...» AW, Journal, 9 août 1984
 

 

   S’il y a un enjeu «philosophique» de Warhol, Cécile Guilbert a raison de le proposer sous la forme extrême-orientale (le Tao, Tchouang Tseu). Avec Andy en sage chinois, masque supplémentaire, on reçoit mieux ce qui passe pour des provocations du peintre et qui relève toujours du non agir, de la spontanéité illuminante. On comprend la réponse de Warhol: «non, je suis simple» et son aptitude au recommencement qui serait un commencement premier:«C’est à partir de cette “tabula rasa” perpétuellement recommencée que jaillit non la nouveauté mais précisément ce qui la périme comme ersatz d’une disposition plus originelle: l’émerveillement , l’aptitude à l’auroral, à la capture innocente de tout ce qui n’est encore lui. «“Chaque minute est comme la première minute de ma vie” écrit-il dans sa Philosophie de A à B, et plus précisément au chapitre bien nommé “L’Étincellement”

 

   Mais ce détour oriental sert avant tout à deux choses. D'une part il rend attentif au langage chez Warhol qui est sous-estimé voire, la plupart du temps, moqué.  En général on glisse vite sur ses  «bons» mots, ses répliques faciles, ses dialogues creux, ses fins de non-recevoir, ses silences, ses tautologies et on néglige dans ses entrevues ses renversements de l’interrogé en interrogateur. Pourtant le koan warholien pique, arrête, bloque, suspend et c'est un mérite de ce livre que de le faire résonner. Y figure en bonne place l’une des dernières productions de Warhol retrouvées après sa mort, un texte peint noir / blanc et blanc / noir: HEAVEN AND HELL ARE JUST ONE BREATH AWAY). En retour, la production orale fait mieux saisir la perception visuelle singulière qu'exige un Warhol.

 

Cependant le lexique warholien (vide, nul, néant, rien) ne doit pas être repris par facilité et C. Guilbert introduit des distinctions précieuses («Warhol n'a jamais confondu le néant avec le vide, la vacuité avec le rien») pour qu'il ne vienne pas alimenter le flux des bavardages mondains en émoussant sa pointe.

 

 Ce qui résiste le plus chez Warhol? Son ironie non ironique.

 

 

   Voilà bien un grand livre, vif, savant, pensé qui, sept ans après, montre encore toute l’étendue de l’empire warholien en expansion.

 

 «Encore une fois, si l'art warholien s'avère puissant, c'est parce que ses procédures mécaniques et répétitives donnent à voir-mais surtout à penser-le régime métaphysique qui fait s'équivaloir tous les corps, tous les lieux, tous les objets réduits à la seule instance du chiffrage.

En effet, si chacun égale n'importe qui, tout se vaut et plus rien n'a d'importance.»

 

 

Rossini, le 5 février 2015.

 

 

 

 

 

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